Iliona : « L’album a été mon ami imaginaire pendant deux ans »

Avec la sortie de son premier album « what if i break up with u », Iliona marque un tournant dans son parcours artistique. En changeant radicalement son style depuis « Le Lapin », la chanteuse belge confirme une place singulière dans le paysage musical francophone.

Crédit : Frankie & Nikki pour Billboard France

À l’occasion de la sortie de son premier album, Iliona se confie à Billboard France. La belge en dit plus sur son processus créatif solitaire, ses influences britanniques, ses relations compliquées avec l’industrie musicale et dévoile les secrets derrière l’authenticité brutale qui caractérise ses textes.

On observe depuis quelques mois une convergence d’artistes féminines pop qui s’inspirent de plus en plus de la musique électronique. Est-ce que tu ressens toi aussi ce phénomène ?

Ouais c’est vrai, je pense que c’est vraiment générationnel. On est tous sur nos ordinateurs, connectés via internet, et c’est devenu notre façon d’apprendre la musique. Personnellement, j’ai tout appris sur YouTube, en expérimentant, en essayant. Je crois qu’on est nombreux dans ce cas. C’est une génération plutôt geek qui se connecte au-delà des frontières géographiques. On n’est pas tous à Paris, et ça crée une autre dynamique pour partager notre travail et nous inspirer mutuellement. C’est comme ça qu’on propage nos univers et qu’on s’influence les uns les autres.

Avant que ta carrière décolle, est-ce que tu collaborais déjà avec des artistes d’autres villes ou c’était plutôt un travail en solitaire ?

Personnellement, je n’ai jamais vraiment collaboré avec d’autres artistes. J’ai toujours travaillé en solo, chez moi à Bruxelles, donc je n’étais pas du tout dans cette dynamique de connexion. Mais depuis que je sors des singles et que je passe plus de temps à Paris, j’ai eu la chance de rencontrer des artistes incroyables comme Yoa ou Miki. C’est une scène vraiment bienveillante, pas seulement entre artistes féminines d’ailleurs. On évolue chacun dans notre univers tout en se soutenant mutuellement. C’est une énergie hyper rafraîchissante, quelque chose de vraiment positif.

J’ai eu la chance de rencontrer des artistes incroyables comme Yoa ou Miki.

On remarque que tu n’as jamais fait de featuring. C’est un choix délibéré ?

Les feat, j’ai toujours refusé, parce que j’avais pas envie. Je suis de nature super timide en vrai, donc je suis en mode « vas-y je reste dans mon coin » et je refuse les collabs parce que je trouve ça important de faire mon truc d’abord et d’apprendre à me connaître moi dans ma musique. Sortir ce premier album seule était une démarche délibérée — pas de featuring, rien. J’avais cette impression que la présence d’une autre personne dans le processus, même juste pour la composition, détournerait mon attention. Je me serais retrouvée à constamment m’inquiéter: « Est-ce que ça lui plaît? Est-ce qu’elle trouve ça bien? »

Dans ma création, j’aime bien être solo. Je n’enregistre jamais en studio professionnel, toujours chez moi. En studio, je me retrouve trop préoccupée par la présence des autres, et ça m’empêche de me connecter véritablement à ce que j’exprime.

Tu pousses le délire solo encore plus loin avec ton propre label et un album sorti en indépendant. Est-ce que le côté business n’entre pas en conflit avec ta créativité ?

C’est paradoxalement tout le contraire. Dans l’industrie musicale, je me suis rapidement retrouvée confrontée à des structures où les labels fonctionnent avec une logique purement commerciale, au détriment des artistes qu’ils exploitent. Créer mon propre label n’est pas une contrainte supplémentaire, mais plutôt une source de sécurité. C’est extrêmement rassurant de pouvoir reprendre le contrôle total de ma musique, de me la réapproprier complètement.

Créer mon propre label n’est pas une contrainte supplémentaire, mais plutôt une source de sécurité.

Dans ton morceau 23, tu évoques un « contrat de merde ». Est-ce que tu t’es sentie très seule face à l’industrie musicale ?

Oui, j’étais très seule face à l’industrie quand même. J’avais la chance d’avoir mes amis et ma famille autour de moi, bien sûr. Mais on se sent très vite démuni face à cette machine énorme. C’est un système complexe à décrypter et on n’a pratiquement aucun outil pour s’y défendre quand on débute.

On sent qu’il y a eu une évolution dans ton style. Au début, les médias faisaient des comparaisons avec Françoise Hardy, mais aujourd’hui ton style se rapproche plus d’influences britanniques, avec notamment un titre d’album en anglais et des prods 2-step. Quel est ton rapport avec la musique anglaise ?

Je suis contente que tu en parles, c’est quelque chose que les médias négligent souvent. Effectivement, mes références musicales sont très britanniques – j’ai toujours baigné dans le rock anglais. Ça va des Beatles dans leur aspect le plus classique à des artistes plus contemporains comme King Krule ou PinkPantheress.En fait, dès que j’aime bien un artiste, j’apprends a posteriori que c’est un anglais. C’est trop riche ce qu’ils proposent, c’est hyper libre.

Je pense qu’en Belgique on est aussi très influencés par les UK, parce que la Belgique est divisée en deux. Dans la partie flamande, il y a naturellement ce lien avec l’anglais – les artistes flamands choisissent souvent de chanter en anglais plutôt qu’en flamand. Il existe cette connexion naturelle avec les Pays-Bas et le Royaume-Uni qui est profondément ancrée dans notre culture musicale. À l’inverse, quand on chante en français, on se tourne davantage vers Paris.

Une des caractéristiques de ton album, ce sont les voix pitchées. Est-ce que c’est inspiré de producteurs comme A.G. Cook ou Imogen Heap ?

Je ne les connais pas bien, juste de nom. Les voix pitchées, c’est vraiment un truc que j’ai toujours fait et qui m’a toujours amusée. Je n’ai pas d’attachement à ma voix, je n’aime même pas m’entendre chanter.. Quand je compose, je mets tout le temps plein d’effets sur mes voix, je les sous-mixe et j’aime trop les triturer, changer leur texture, leur sonorité, les pitcher vers le bas ou vers le haut et les faire exister comme des personnages à part entière dans les chansons.

Sur tes deux albums précédents, il y avait toujours une piste instrumentale pure comme Marguerite sur Tristesse ou wherever you hide, the party finds you sur Tête brûlée . Pourquoi pas sur celui-ci ?

Je me suis posé la question, mais ça ne s’est pas concrétisé naturellement – je n’ai simplement pas créé de morceaux purement instrumentaux cette fois-ci. En revanche, je me suis vraiment épanouie sur le travail instrumental de l’album, particulièrement sur des titres comme 23 que tu as mentionné. Je me suis beaucoup amusée sur les productions de morceaux comme Nyctalopia ou 23. Dans ma démarche, je me disais « bon, il y a des paroles finalement », mais dans ma façon de les construire, de les travailler, ce sont pratiquement les équivalents pour cet album. C’est un peu mes morceaux instrumentaux à moi, dans la manière dont je les bossais.

Justement, on sent dans l’album qu’il y a des morceaux assez romancés et d’autres où tu te confies beaucoup plus personnellement.

C’est drôle que tu voies ça comme ça, parce qu’en fait tout part vraiment de moi sur cet album, sans exception. Le seul truc que je m’imposais en écrivant, c’était juste de dire la vérité. Avant, j’avais tendance à embellir un peu les choses, alors que là, je me suis complètement interdit de romancer. Dès que je sentais que je partais dans un truc où j’essayais de rendre les choses plus jolies qu’elles ne l’étaient, je me stoppais direct.

Pourtant la pochette et certains morceaux ont un côté conte un peu sombre, comme Hansel et Gretel.

Ouais, c’est vrai que côté visuel – la pochette, les clips – et même dans mes textes, j’aime bien les contes et tout ce qui fait Tim Burton, ces trucs qu’on regardait gamins mais en version bizarre ou flippante. Ça permet de contrebalancer le fait que je suis ultra-franche dans mes paroles.

J’ai tellement mis de vérité dans ce que j’écris que parfois ça devient super vulnérable. Si j’avais juste posé ça sur un piano tout simple, ça ferait trop peur parce que ce serait la réalité brute, et ça fait flipper de la voir comme ça. Dans les textes, je me suis vraiment pas permis de mentir, tout est vrai. Mais pour mettre un peu de distance et habiller tout ça, j’ai joué avec les visuels, les productions et plein de sound design partout.

J’ai tellement mis de vérité dans ce que j’écris que parfois ça devient super vulnérable.

Tu utilises aussi des samples sonores issus de ton environnement ?

Ah oui, carrément. Dès que je peux, je glisse des petits bouts de ma vraie vie dans mes sons. Tu entends un chien à un moment? C’est celui des voisins de mes parents. C’est des petits trucs bêtes mais j’adore mettre plein d’easter eggs comme ça. J’aime trop faire ça.

Il s’est écoulé plus de deux ans entre « Tête brûlée » et le premier single de l’album. Avec ton mode de vie solitaire, est-ce qu’il n’y a pas un sentiment d’enfermement pendant une si longue période de création ?

Oui et non en fait. C’est vrai que j’ai ressenti ça, mais en même temps, j’ai toujours été quelqu’un de très solitaire, depuis toute petite. Les trucs créatifs ont toujours été mon espèce d’ami imaginaire. L’album a été mon ami imaginaire pendant deux ans. Évidemment, tu doutes tout le temps – tous les jours je me demandais si j’allais y arriver, si mes chansons étaient pas nulles, si ça intéressait quelqu’un. Mais c’était mon objectif, et au fond je savais qu’en continuant d’y croire, ça finirait par marcher. À un moment, je me dirais « ça y est, j’ai bouclé cet album ».

Donc ouais, c’était super long et galère parfois, surtout toute seule, mais c’était un truc dont j’avais besoin. Ça m’a fait du bien et c’est comme ça que j’ai guéri plein de trucs, en écrivant ces sons-là.

Est-ce que les événements dont tu parles dans l’album datent de cette période d’écriture ou d’avant ?

Perso, j’ai jamais été du genre à attendre pour créer. Si je ressens un truc fort aujourd’hui, je vais l’écrire direct, le soir même, dans une chanson. Je sais que beaucoup d’artistes ont besoin de prendre du recul, de digérer ce qu’ils vivent avant d’écrire dessus six mois après, mais moi c’est tout le contraire.

Du coup, l’album suit presque une chronologie exacte de tout ce que j’ai traversé, de chaque émotion. Ça crée parfois des contradictions parce que forcément, ton point de vue évolue avec le temps – ce que tu pensais il y a deux mois n’est plus ce que tu penses maintenant. Mais c’est ça qui est vrai aussi, mes chansons sont toutes nées au moment où je les vivais.

Plusieurs morceaux donnent l’impression que tu as été dupée, qu’on t’a vendu quelque chose qui n’était pas réel. Et ce dans plusieurs domaines de ta vie.

Oui, exactement. Je me trouvais prise dans des illusions, comme tu dis, des choses qu’on m’avait vendues sur différents plans – dans ma vie amoureuse, mais pas seulement, aussi au niveau professionnel avec mon label. J’étais complètement sonnée à cette période, comme si tout s’écroulait autour de moi.

J’ai écrit l’album sur toute l’année qui a suivi, donc c’était vraiment des moments d’émotion hyper impulsifs. En novembre, je ressentais un truc précis, j’écrivais cette chanson, puis deux mois après, c’était une autre émotion, une autre chanson.

Je compose absolument tous les jours, sans exception. J’ai dû commencer environ 250 morceaux pour finalement n’en garder que 11 sur l’album. Mais ceux que j’ai conservés, ce sont vraiment les plus sincères, les plus authentiques. En fait, je fais une distinction: je compose quotidiennement, mais j’écris des textes seulement quand je ressens vraiment quelque chose de fort, quelque chose dont j’ai besoin de parler.

J’ai dû commencer environ 250 morceaux pour finalement n’en garder que 11 sur l’album.

Ce qui fait que tu décides de garder un morceau, c’est uniquement l’écriture ?

Pas que ça, mais ouais… quasiment. Cette fois, je me suis vraiment libérée de toutes les contraintes de structure ou d’efficacité. J’avoue, j’ai pas joué le jeu de l’efficacité du tout. Je me suis juste dit « sois totalement sincère et laisse couler ce que tu ressens ». Alors parfois, ça donne un morceau de 6 minutes, et bah c’est comme ça – il fait 6 minutes point. Je ne me prenais plus la tête avec ces questions, je n’ai pas cherché à réduire ou à condenser quoi que ce soit.

23 justement dure 6 minutes et semble occuper une place particulière dans l’album.

Ouais, c’est celui que j’ai le plus hésité à mettre dans l’album. Jusqu’à la fin, j’ai failli le supprimer plein de fois. C’est le dernier morceau que j’ai écrit de l’album, vraiment à la fin de cette période là, le soir de mes 23 ans – c’est pour ça que ça s’appelle 23. J’ai dit tellement tout dedans que ça m’a fait flipper un peu. Je me disais « pas là, c’est du vulnérabilisant ».

Et ta famille, comment a-t-elle réagi en écoutant l’album ?

Ils l’ont écouté et ça va, ils l’aiment bien, ils sont contents. C’est vrai que je suis très indépendante, mais non, je suis quand même bien entourée et j’ai trop de chance d’avoir vraiment mon noyau à Bruxelles.

Tu as une écriture très particulière. Est-ce que tu lis beaucoup et est-ce que ça influence ton style ?

Non, je ne lis pas beaucoup. C’est pour ça que ça me fait rire, parce que j’ai vraiment l’impression que j’écris trop mal. Je ne me dis jamais que j’écris bien. J’écris vraiment comme je parle.

Je ne retouche pas mes textes par exemple, ou très rarement. Je garde les premières impulsions. Parce que la compo, elle, me prend une énergie de dingue. Sur la compo je suis hyper exigeante, j’y passe un temps fou. Alors que les textes sont tellement spontanés que ça me fait rire quand quelqu’un me dit « ton texte m’a trop touché » et moi je suis là genre « ah bon? C’est juste un truc que j’ai balancé comme ça, c’est littéralement ce que je pensais sur le moment ».

Parlons du morceau Stp qui a un ton un peu différent du reste de l’album.

Stp c’est le premier que j’ai écrit de l’album, c’est pour ça que je l’ai mis au tout début. Tête brûlée est sorti début 2022, puis il y a eu plusieurs mois où je composais toujours autant mais rien d’intéressant, rien que j’ai gardé. C’est à ce moment-là que tout est parti en couille dans ma vie.

J’ai écrit Stp plus ou moins à ce moment-là quand tout a commencé à devenir n’importe quoi. Je l’ai écrit en me disant « vas-y, j’écris pour moi, j’en ai besoin » » ». J’étais plus du tout dans une mécanique de « « « il faut que je compose comme ci comme ça » . Je me regardais plus du tout, je me suis juste amusée. Et j’ai fait un truc 2-step, j’étais un peu dans un constat de « en fait ça va pas », mais ça me faisait du bien de l’écrire.

As-tu besoin de vivre des choses pour écrire ?

Ouais, 100%. Je ne peux pas si on me dit « viens, on écrit un morceau maintenant » , je vais être genre « il n’y a rien à dire ». En fait, je compose tous les jours, tous les jours, tous les jours, mais par contre, j’écris pas de texte. Les textes viennent vraiment au one shot, de temps en temps il y en a un qui sort bien.

Comment as-tu géré le côté technique de l’album, notamment le mixage ?

J’ai mixé l’album moi-même, un truc que j’aurais peut-être pas fait si j’avais été prête à le sortir plus tôt. J’ai vraiment pris le temps de le mixer et d’aller au bout de chaque mix, de ce que je voulais, de ce que j’avais dans la tête.

Quand je sentais que j’arrivais au bout du mix et de ce que je savais faire, genre pour les derniers 5% – ça dépendait des morceaux – je suis retournée voir Maxime Le Guil qui a mixé les EP. On a fini ensemble, vraiment ensemble, dans les sessions à Mont Sordi. Je lui demandais « c’est pas ça, j’arrive pas » et il m’expliquait. Je lui disais « fais ce changement pour moi » pour l’EQ, les loops, etc.

Si tu devais donner un conseil à un jeune artiste qui débute dans l’industrie musicale, ce serait quoi ?

Je dirais de ne pas signer, de signer le plus tard possible. Et de faire s’épanouir son truc en vrai. C’est hyper bateau mais c’est tellement vrai : être sincère. La sincérité, c’est ce qui fait que ta musique vieillit bien, qu’elle tient dans la durée.

Je dirais de ne pas signer, de signer le plus tard possible.

Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?

J’ai grave écouté Mk.gee, c’est un Américain et j’ai grave kiffé son dernier album. J’écoute aussi Saïa Gray, une Canadienne, trop forte. En musique francophone, j’écoute un peu tout, des trucs de New Wave, et des trucs un peu spé, genre Asinine, Khali. J’écoute des trucs chelous mais je kiffe.

Propos recueillis par Ulysse Hennessy pour Billboard France