Shatta, bouyon : les Antilles influencent les plus gros hits du moment

Illustration : Damso
Depuis novembre 2024, c’est l’explosion. Deux titres, respectivement d’inspiration shatta et bouyon, rencontrent un succès commercial significatif : Alpha de Damso et Kalash, déjà certifié diamant, et KONGOLESE SOUS BBL de Theodora, certifié platine. Dans leur sillage, deux autres titres shatta, Chambre 04 de DJ Kawest et Attachingboy et Shamballa d’Anyme023 et Shaydee’s, rejoignent à leur tour le Top 50 France.
Ce phénomène, amorcé en 2022 par le titre Laptop de Kalash et Maureen puis popularisé par les réseaux sociaux, attire l’attention des top artistes français. Sur son nouvel album PANDEMONIUM, Vald s’essaye au bouyon sur le titre PROZACZOPIXAN. Interrogé par Mehdi Maïzi dans l’émission Le Code, le rappeur explique : « Je voulais quelque chose de frénétique. J’avais une autre prod avant, peut-être de la jersey, mais ça n’allait pas. Et Benjay me dit ‘je fais que du bouyon en ce moment’. On aime bien le titre, on trouve que c’est une bonne énergie, que le sujet des antidépresseurs sur un tel rythme, c’est fou ! »
Sur les réseaux sociaux, Shay et Niska partagent également des snippets d’inspiration bouyon. Le rappeur s’était déjà prêté à l’exercice en 2016 sur le titre Speingof, extrait de son premier album studio Zifukoro.
Shatta, le rythme de la Martinique
Dérivé de la dancehall jamaïcaine, le shatta prend racine dans le quartier populaire de Volga-Plage, à Fort-de-France (Martinique), d’où est issu un collectif d’artistes mené notamment par PSK et Danthology. Sous leur impulsion, mais aussi celle d’autres artistes locaux dont la Blica Family et Chinwax, le registre s’enrichît d’instruments locaux comme le ti-bwa, caractéristique du bèlè martiniquais, et s’ouvre à de nouvelles thématiques qui contribuent à le populariser.
« Ce qui caractérise le shatta, c’est des basses très puissantes, très peu de mélodies et des percussions qui font penser à des sonorités de carnaval, très cloche ou caisse claire », explique Shaz, compositeur de rap français à l’origine, notamment, du titre Alpha.
En 2022, Kalash invite Maureen sur Laptop, sacré « morceau caribéen ou d’inspiration caribéenne de l’année » lors de la première cérémonie des Flammes et qui deviendra le premier titre shatta certifié en France. Il atteindra le seuil symbolique du single de platine en septembre 2024.
En Martinique, le shatta « est omniprésent dans le quotidien musical« , commente Ludmilla Romagne, Responsable des Opérations & Pôle Chefs de Projets d’ADA France, Atlantic Records et Rec. 118 (Warner Music France), et fondatrice de l’agence MøB. « En sound systems, en voiture, dans les grosses radios locales comme NRJ Martinique et Trace… Au départ, il était essentiellement porté par les jeunes générations issues des quartiers mais les artistes et compositeurs ont réussi à en faire un genre plus ouvert. »
Bouyon, de la Dominique au monde
Le bouyon nait dans les années 1980 sur l’île de la Dominique, située entre la Martinique et la Guadeloupe. À l’image de son nom, il reprend les caractéristiques de plusieurs registres de musique caribéenne. « Musicalement, c’est un BPM plus rapide que le shatta : 150-160″, commente Shaz. « Il adopte des rythmiques carnavalesques très uptempo et une batterie acoustique très dominante plutôt qu’une rythmique numérique 808 propre au shatta. C’est un genre très acoustique, moins minimaliste, qui peut être joué avec un live band et inclure des solos de guitare ou de synthé. »
Initié par des groupes comme WCK et Triple Kay et souvent désigné sous le nom de jump up, le bouyon se transforme dans le courant des années 2000 pour adopter une forme plus contemporaine sous l’impulsion d’artistes comme Asa Bantan et Ridge ou encore, en Guadeloupe, de Suppa et Yellow Gaza.
« C’est une musique qui a su évoluer avec des codes plus commerciaux au fil du temps », explique Young Chang MC, artiste et fondateur du label AB BOYZ MUSIC (1T1, Matieu White, Teken 24k, Nynha). « C’est devenu plus digeste pour le grand public. Il y avait beaucoup de slackness, des thèmes très axés sur la sexualité, ce qui l’a longtemps gardé à la marge. Désormais, les moeurs ont évolué, dans le même temps on trouve du bouyon beaucoup plus épuré qu’avant. »
Une crainte d’appropriation culturelle
Face à la montée en puissance commerciale du shatta et du bouyon dans le reste de la France, les réactions sont mixtes. « Une partie de l’industrie musicale antillaise est fière de s’exporter, mais il y a aussi une forme d’inquiétude autour de l’appropriation culturelle« , explique Young Chang MC. « Il serait temps qu’il y ait un respect et une place à part entière accordés à nos acteurs. »
Cette inquiétude est alimentée par le sort d’un autre registre antillais, le zouk. Popularisé dans les années 1980, notamment par le groupe Kassav’, ce dernier souffre 30 ans plus tard d’un manque de reconnaissance dans l’hexagone malgré son influence indéniable sur la production d’artistes comme Aya Nakamura ou Tayc, regroupés sous l’étiquette « pop urbaine ».
Une partie de l’industrie musicale antillaise est fière de s’exporter, mais il y a aussi une forme d’inquiétude autour de l’appropriation culturelle.
« À l’époque, je pense que le mot zouk était associé par les gens à une espèce de doudouisme, donc il n’a malheureusement pas été conservé pour des raisons marketing », commente Ludmilla Romagne.
Au-delà de leur ancrage musical régional, le shatta et le bouyon revêtent pourtant une importance particulière pour les artistes antillais : ils ouvrent la possibilité d’un succès commercial de morceaux chantés en créole, longtemps relégué au second plan au profit du français ou de l’anglais pour favoriser la compréhension par des audiences plus larges.
« Il faut aussi noter la place qu’occupent les femmes dans le shatta et le bouyon, avec bien sûr Maureen mais aussi Kryssy, Shannon, Jahlys, Cécinelle, 70 SHIINE et des artistes dancehall comme Bamby », ajoute Ludmilla Romagne.
Un phénomène international
En-dehors de la France, des prescripteurs comme le DJ italien Kybba, installé à Amsterdam, mais aussi des artistes locaux comme 1T1 portent la bannière du shatta et du bouyon à l’international. Grâce à une trend virale, ce dernier a vu sa collaboration avec Théomaa sur Bouwéy dépasser les frontières et séduire, notamment, les auditeurs nigérians.
De manière plus globale, les musiques caribéennes attirent un nombre croissant d’artistes internationaux. C’est le cas de Burna Boy, qui enregistre un couplet en créole pour le remix de 4 Kampé, tube kompa de Joé Dwèt Filé.
« Le shatta et le bouyon vont continuer à influencer la musique hexagonale, mais montent aussi à l’international« , estime Ludmilla Romagne. « La demande de productions augmente aux États-Unis, au Royaume-Uni, mais aussi en Afrique. »
Quels axes de développement ?
Face à cet engouement local et international, comment s’assurer que les artistes antillais tirent leur épingle du jeu ? « La première chose serait pour les artistes locaux de se structurer d’avantage, de se spécialiser dans l’aspect business de la musique pour comprendre tous les enjeux », explique Ludmilla Romagne.
« Ils peuvent déjà s’appuyer sur les personnes antillaises et afro-caribéennes en poste au sein des grosses structures de l’industrie. Il faut aussi continuer de multiplier les collaborations et créer d’avantage d’évènements autour de nos musiques caribéennes comme le fait le festival Karukera One Love. »
« Mais de l’autre côté, il doit y avoir une démarche de se documenter sur les acteurs principaux avec lesquels travailler », complète Young Chang MC.
C’est le cas d’Anyme023, à l’origine du titre décalé Shamballa qui entre dès la semaine de sa sortie au Top 50 France. Face à l’engouement de sa communauté, le créateur de contenu aux 2,5 millions d’abonnés décide de faire appel à la chanteuse martiniquaise Shaydee’s : « Je me sens mal à l’aise à l’idée de, moi, sortir un son shatta, sachant que je ne suis pas un artiste. Je voulais aussi quelqu’un qui représente l’essence même du shatta, et Shaydee’s le fait très bien. »