Deezer rentable pour la première fois de son histoire sur une année complète

La plateforme de streaming française franchit un cap avec un résultat net de 8 millions d'euros en 2025, une première en 18 ans d'existence. Entretien exclusif avec son directeur général.

Alexis Lanternier, directeur général de Deezer, photographié dans les locaux de la plateforme de streaming

Crédit : Félix Devaux pour Billboard France

C’est un jalon que Deezer attendait depuis sa création en 2007. À l’occasion de la publication de ses résultats annuels 2025 ce 18 mars, la plateforme de streaming musical française annonce un résultat net positif de 8 millions d’euros et un EBITDA ajusté de 10 millions d’euros. Après avoir atteint le seuil de rentabilité opérationnelle au second semestre 2024, Deezer boucle donc sa première année complète dans le vert.

Ces chiffres marquent l’aboutissement d’un cycle d’optimisation entamé il y a trois ans. Deezer a progressivement recentré sa stratégie autour de ses deux marchés prioritaires, la France et le Brésil, en réduisant ses investissements sur les géographies où la plateforme disposait de moins de levier. Une politique accompagné d’un contrôle rigoureux des dépenses opérationnelles, en baisse de 12 millions d’euros par rapport à l’exercice précédent.

Interrogé par Billboard France, Alexis Lanternier, le directeur général de Deezer, déclare : « Nous sommes une entreprise dans un secteur extrêmement porteur. Il n’y a que 30 % de pénétration des abonnés payants en France, donc le potentiel est encore gigantesque. Mais il a fallu refocaliser nos investissements sur des pays clés, et arrêter de surinvestir dans des marchés où on n’allait pas faire la différence. »

Un chiffre d’affaires stable, des fondamentaux en progression

Le chiffre d’affaires consolidé de Deezer reste quasi stable par rapport à 2024, passant de 542 millions d’euros à 534 (-1,5%), dans un exercice que la direction avait elle-même qualifié « d’année de consolidation« . Cette stabilité apparente masque cependant des dynamiques contrastées. Le nombre d’abonnés direct affiche une augmentation de 8,6%, en France et de 7,7% dans le reste du monde.

En revanche, le segment des partenariats a subi l’effet mécanique de la fin d’un accord avec Mercado Libre au Brésil, qui avait gonflé les revenus en 2023 et 2024.

Le directeur général de la plateforme de streaming musical invite à prendre du recul sur ces fluctuations : « Il faut regarder sur quatre ou cinq ans. Sur cette période, on a une croissance de 8 %, qui correspond à ce que l’on vise. Il y a eu une progression à deux chiffres assez forte pendant deux ans, puis une stabilisation. […] Ça fait des vagues, mais le trend de fond est là. »

Un repositionnement de marque

Au-delà des résultats financiers, la dynamique de croissance des abonnés en France s’est nettement accélérée ces derniers trimestres. Un mouvement que le directeur général attribue en partie au repositionnement de marque opéré fin 2023, autour de valeurs que Deezer revendique : soutien aux artistes, lutte contre la fraude au streaming et transparence sur l’IA.

Il déclare : « Ce n’est pas forcément plus d’investissement marketing, mais peut-être un peu mieux fait. Maintenant, on est très clairement la marque qui supporte la musique, qui est inclusive. « 

Selon Lanternier, l’impact se mesure dans l’accélération de la croissance des abonnés français, passée d’une quasi-stagnation à plus de 10 % à périmètre comparable sur les derniers trimestres.

Le B2B, nouveau relais de croissance

Au-delà de l’abonnement grand public, Deezer mise de plus en plus sur une activité de vente de technologie en marque blanche, regroupée sous le segment B2B. Des marques comme UGC, Converse ou Dunkin’ ont notamment déjà adopté sa solution Deezer Business. Dernier produit commercialisé par la plateforme de streaming musical : un outil de détection de musique générée par IA, lancé en décembre 2025 et qui selon son directeur général « suscite l’intérêt de plusieurs acteurs de l’industrie musicale ».

Alexis Lanternier développe :  » Peu d’acteurs savent faire du streaming musical. Les petites plateformes disparaissent, les géants s’occupent de leur écosystème. Cela nous ouvre un marché B2B significatif où l’on vend notre technologie en marque blanche, avec des marges mécaniquement plus fortes que le B2C, simplement parce que la compétition y est moins intense. »

Concernant ce segment, le dirigeant précise que le B2B (hors partenariats) est désormais majoritaire par rapport à la publicité dans la ligne Autres revenus du groupe. L’ambition de la plateforme est d’en faire un relais de revenus significatif à horizon dix ans.

IA et fraude : les chiffres derrière le discours

Deezer s’est imposé comme le porte-voix de l’industrie musicale sur la question de l’intelligence artificielle dans le streaming. En janvier 2026, la plateforme détectait plus de 60 000 titres entièrement générés par IA mis en ligne chaque jour, soit plus de 39% des nouveautés. Les morceaux identifiés comme IA sont automatiquement exclus des recommandations algorithmiques et des playlists éditoriales.

Mais derrière ces volumes, les écoutes réelles restent contenues. Alexis Lanternier détaille les chiffres : les morceaux IA attirent environ 4% des streams. Selon les mois, jusqu’à 85% d’entre eux sont frauduleux. Une fois ces volumes retranchés, les écoutes réelles de musique IA ne représentent que 0,5 % des streams totaux sur Deezer.

Sur la question des licences de l’IA musicale, le patron de Deezer tempère tout optimisme prématuré. Si les accords entre majors et plateformes de création par IA se multiplient, le cadre juridique reste embryonnaire selon lui. Le débat est « beaucoup plus fondamental pour le droit d’auteur » que ne l’était celui du streaming, car il implique d’accepter que des œuvres soient utilisées pour entraîner des algorithmes puis ressorties sous une forme nouvelle. « Les artistes, logiquement, sont bien plus réticents. »

Artist-centric : un modèle qui redistribue les cartes ?

Lancé fin 2023, le système de rémunération artist-centric de Deezer repose sur trois piliers. D’abord, l’exclusion des contenus non musicaux (bruits blancs, sons d’ambiance) du pool de reversement.

Ensuite, le doublement de la valeur des écoutes actives (quand l’utilisateur choisit délibérément un titre) par rapport à celles passives, en playlist ou via des algorithmes de recommandation. Enfin, un plafonnement de l’impact qu’un seul utilisateur peut avoir sur le pool de royalties, limitant de fait les possibilités de fraude.

« Chez Deezer, n’importe qui peut se dire qu’aujourd’hui, au moins la moitié de son abonnement va aux artistes qu’il écoute. Et dans le futur, ça sera encore plus. On se rapproche d’un user-centric, qui reste la façon la plus juste de rémunérer les artistes. »

Concrètement, »l’effet principal du modèle est de réduire légèrement la part des artistes les plus streamés pour la redistribuer vers les artistes de taille intermédiaire disposant d’une vraie base de fans. » Lanternier souligne un biais structurel du streaming par abonnement : les jeunes utilisateurs, qui écoutent en moyenne cinq fois plus que les auditeurs de 50 ans, concentrent une part disproportionnée des royalties sous le modèle traditionnel au prorata. L’artist-centric viserait à corriger ce déséquilibre.

Superfans : une quête inachevée

Le concept de superfan, ces auditeurs prêts à payer davantage pour une relation privilégiée avec leurs artistes favoris, a animé l’industrie musicale ces dernières années. Deezer n’a pas abandonné cette piste, mais son directeur général reconnaît qu’aucune plateforme de streaming n’a encore trouvé la formule : « Il y a une économie à créer mais seulement s’il y a un produit qui a vraiment de l’attrait pour les superfans. Des startups comme Patreon ou Hive y arrivent, mais ce n’est pas encore assez mass market pour une plateforme de streaming. Est-ce pertinent d’avoir une offre qui ne concerne que 5 à 10 % des utilisateurs ? Il n’est pas simple de créer un sous-produit qui complexifie l’offre pour un bénéfice peut-être marginal. »

Interrogé sur une potentielle augmentation des tarifs, Alexis Lanternier adopte une position mesurée. Pas de hausse prévue pour 2026, mais une ligne directrice : faire progresser les prix tous les deux ans environ, à condition que le produit continue de s’améliorer. « Si on compare le prix payé par heure d’écoute, on est à la moitié de ce qu’on paie pour la vidéo. Le streaming vidéo a augmenté ses prix beaucoup plus rapidement, beaucoup plus régulièrement. Les utilisateurs ne sont pas fans des augmentations, mais ils acceptent et comprennent. Pendant 15 ans, le prix de la musique n’a pas bougé. Il y a un rationnel clair pour mieux rémunérer les artistes. »

Pure player musique : une conviction assumée

Alors que Spotify investit massivement dans le podcast et la vidéo, et que YouTube Music capitalise sur son écosystème vidéo, Deezer fait le choix inverse : placer la musique au centre de ses priorités.

Un positionnement que Lanternier défend : « On est focalisés sur la musique, c’est notre ADN. On a les podcasts, mais ce n’est pas notre priorité. Sur la vidéo et les audiobooks, il n’y a pas de demande forte de nos utilisateurs. La tentation d’aller diluer la partie musique avec de la publicité sur d’autres contenus est diamétralement opposée à notre vision. »

Propos recueillis par Ulysse Hennessy pour Billboard France