Au Sacem Day, artistes et dirigeants plaident pour la défense du droit d’auteur

La Sacem célébrait ce jeudi ses 175 ans avec un « Sacem Day », qui invitait une pluie d'artistes et de dirigeants : Oli, Pedro Winter, Jean-Michel Jarre, Thierry Breton ou encore Björn Ulvaeus.

David El Sayegh, Patrick Sigwalt, Jean-Michel Jarre et Cécile Rap-Veber au Sacem Day

Crédit : Christophe Crénel

Fondée en 1851, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) a célébré son 175ᵉ anniversaire avec une journée dédiée : le Sacem Day. Ce dernier fut l’occasion d’un état des lieux sur la protection du droit d’auteur. À l’aune d’un après-midi de conférences, les différents intervenants se sont exprimés sur l’avenir de la création musicale, oscillant entre optimisme lié aux possibilités ouvertes par les innovations, urgence démocratique et volonté de défense de la souveraineté culturelle européenne.

Patrick Sigwalt, président du conseil d’administration de la Sacem, ouvrait cette journée d’échanges. Dans son mot d’introduction, il souligne que, loin d’être un simple cadre juridique, le droit d’auteur est « un pilier de notre civilisation ».

Il déclare notamment : « Au XVIIIᵉ siècle, pour vivre de mon art, je serais contraint de solliciter un mécène ou une commande d’État, me soumettant ainsi au pouvoir de l’argent ou au pouvoir politique. Il y a 175 ans, les fondateurs de la Sacem ont refusé cette fatalité. Aujourd’hui, nous célébrons 175 ans de liberté au service d’une exigence simple : ceux qui créent doivent pouvoir vivre de leurs œuvres. Cet héritage nous honore, mais il nous oblige surtout à en être dignes. »

Concomitamment à cet anniversaire, il annonce également la demande officielle de la Sacem d’inscription du droit d’auteur au patrimoine culturel immatériel de l’humanité à l’UNESCO

Si le droit des créateurs s’affaiblit, c’est la liberté de création qui s’éteint.

Patrick Sigwalt

La place de l’artiste face à la technologie

Le premier cycle de la journée met la focale sur la valeur de la création à l’heure numérique. Pedro Winter, figure de proue de la French Touch, donne le ton avec un optimisme teinté de vigilance. Pour lui, l’IA est une rupture comparable à l’arrivée du sampler ou de la boîte à rythmes. « C’est la main humaine qui crée la magie », insiste-t-il, rappelant que les musiciens ont toujours su détourner les technologies — à l’image du vocodeur, outil militaire devenu icône musicale — pour créer des « accidents heureux »

Derrière cette opportunité, Marie-Anne Robert (Sony Music), Bruno Patino (Arte), David El Sayegh (Sacem), Alexis Lanternier (Deezer) relèvent une menace, celle de la standardisation. Si au niveau individuel, l’IA peut se traduire par un gain de créativité pour certains, les répercussions collectives pourraient être une uniformisation des contenus artistiques

Pour Laurent Lafon (commission culture, éducation, communication et sport du Sénat), l’enjeu est donc législatif. Il rappelle le vote du 8 avril 2026 au Sénat inversant la charge de la preuve. Désormais, les fournisseurs d’IA devront démontrer qu’ils n’ont pas « pillé de données » protégées par le droit d’auteur pour entrainer leurs modèles. Ce serait là un moyen de garantir une répartition juste de la valeur des œuvres face aux géants de la tech, et ainsi de stimuler la création. 

Je travaillerai chaque jour pour que nous obtenions des accords avec toutes les sociétés d’IA.

Cécile Rap-Veber, directrice générale-gérante de la Sacem, pour Billboard France

La culture, un vecteur de lien social

La deuxième séquence de la journée déplace le curseur vers l’engagement sociétal et l’ancrage territorial. Le rappeur Oli s’y exprime sur l’importance des événements musicaux dans l’éducation artistique. Il souligne, en prenant l’exemple du Rose Festival dont il est cofondateur, que « pour 75 % [des membres de son] public, c’était le tout premier festival de leur vie ». L’ancrage local est donc essentiel dans cette éducation musicale. Ce qu’appuie Sibyle Veil de Radio France, dont les antennes au sein des territoires cherchent à repérer et accompagner les nouveaux talents.  

Sacem Day 2026 – Oli, Julie Gayet, Sibyle Veil,Thomas Jolly, Jean-Baptiste Gourdin
Crédit : David Poulain

Pour Thomas Jolly, maître d’œuvre des cérémonies de Paris 2024, et Julie Gayet, directrice du festival Sœurs Jumelles, ce repérage est clé. Il est d’autant plus important que les artistes sont les « capteurs de l’air du temps » capables de transformer la société, notamment sur les enjeux de diversité et de parité. Mais celle-ci rappelle que le travail reste long : si 25 % des réalisateurs sont des femmes, elles ne représentent que 6 % des compositrices. 

Jean-Baptiste Gourdin, président du CNM, révèle par la suite que 43 % des Français disent avoir écouté au moins une heure de musique par jour l’année dernière et que 81 % des interrogés estiment que la musique est importante dans leur quotidien. Ainsi, il s’agirait là de « l’art qui combine le mieux l’intimité individuelle et l’émotion collective ».

Enfin, cette séquence s’achève sur un consensus : dans un monde où les algorithmes prennent une place de plus en plus importante et face aux montées réactionnaires en Europe, les artistes engagés sont garants de la diversité et de la cohésion nationale. 

L’importance d’une Europe unie derrière les créateurs 

La journée s’achève sur une note politique autour de la souveraineté culturelle. Thierry Breton, ancien commissaire européen, rappelle que l’Europe dispose de la puissance législative nécessaire pour réguler le marché intérieur face à la Big Tech. Cet échange se prolonge par une intervention de Björn Ulvaeus, cofondateur d’ABBA et président de la CISAC. Il insiste sur la nécessité pour les créateurs de rester unis à l’échelle mondiale pour ne pas se laisser imposer les règles des plateformes.

C’est toutefois Emma Rafowicz, députée européenne, qui porte les critiques les plus vives. Elle dénonce une forme d’abandon de la défense du droit d’auteur par certains gouvernements au profit d’une course à la licorne technologique. Elle appelle également à refuser la « loi de la jungle », face à un gouvernement qui, selon elle, semble avoir en partie abandonné la défense du droit d’auteur au profit des géants de la tech.

Aujourd’hui, l’urgence est la réhumanisation : nous devons placer les créateurs au centre de notre ambition. Il faut affirmer que notre droit d’auteur est une force pour l’Europe.

Emma Rafowicz pour Billboard France 

En conclusion, Cécile Rap-Veber et Jean-Michel Jarre rappellent que si les 175 dernières années ont été celles de la construction d’un modèle de liberté, les prochaines seront celles d’une bataille pour l’authenticité de l’esprit humain face à l’expansionnisme économique.  Et cette inscription demandée à l’UNESCO « symbolise cette volonté de sanctuariser la création comme un bien commun de l’humanité, indissociable de la démocratie ».