Clara Luciani : la pop dans le sang

Deux jours avant une double date évènement à l’Accor Arena, Clara Luciani dresse le bilan. La conclusion d'une tournée, la plus importante de sa carrière, mais aussi le début d'une nouvelle ère ?

Chemise Miu Miu, cravate sur mesure par Ophélie Crozette

Ce 26 novembre se joue à l’Accor Arena une scène de retrouvailles inattendues. Alors que le groupe La Femme s’apprête à tirer sa révérence, Clara Luciani les rejoint pour interpréter It’s Time To Wake Up. Ancienne membre du collectif, la chanteuse éprouve une émotion particulière. Quinze ans se sont écoulés depuis sa première rencontre avec Marlon Magnée, le chanteur de la formation.

 « Il y avait plein de personnes que j’avais croisées il y a quinze ans et que je n’avais pas revues depuis. Ça m’a poussée à faire une espèce d’introspection sur tout ce qui s’est passé pour moi pendant ces années. Quand je suis sortie de scène, j’ai littéralement fondu en larmes. »

L’interprète de La grenade connait déjà la salle dans ses coins et recoins. Elle s’y est déjà produite quatre fois et s’apprête à y retourner mercredi et jeudi prochains pour une double date.

Celle-ci vient en conclusion de la plus grande tournée de sa carrière : plus de 70 dates, en parallèle desquelles Clara Luciani a pris une nouvelle dimension au sein de la scène pop française, celle de pont entre générations et registres musicaux. Marraine de la saison 12 de la Star Academy, on la retrouve également aux côtés de Yamê et Sofiane Pamart sur Le mur, extrait de l’album du GP Explorer produit par SCH. Elle invite en octobre 2025 Sam Sauvage dans le clip de Cette vie, quelques mois avant son triomphe aux Victoires de la Musique.

Je n’oublie pas comment je me sentais à leur âge, à ce moment-là de ma carrière. Le moindre coup de pouce, le moindre message de force peut donner envie de continuer.

Chemise, manteau Ann Demeulemeester, chaussettes Falke, chaussures Miu Miu

Prendre du recul

Ce 26 novembre marque également la fin d’une année charnière pour elle. Après Sainte-Victoire et Cœur, tous deux certifiés triple platine, puis Mon sang, paru en novembre 2024, Clara Luciani franchit en 2025 le cap symbolique du million d’albums vendus dans le monde. Un succès qui se confirme sur scène : elle est l’artiste la plus programmée des festivals l’été dernier

« Je crois que j’ai compris que les chiffres ne faisaient pas la valeur d’un disque », confie-t-elle. « J’aime bien l’idée qu’en tant qu’artiste, on se dégage le plus possible des chiffres et on en reste à la raison pour laquelle on fait de la musique dans un premier temps : parce que c’est inévitable, viscéral, et que sans ça, on ne peut être maintenu en vie. »

Après une décennie qui l’a propulsée tout en haut de la musique française, la question de la suite s’impose forcément. Clara Luciani reconnaît avoir traversé une phase de doutes. 

« On ne peut pas écrire dix fois sur la même chose. Il y a eu un moment où je me suis demandé ce que j’allais pouvoir raconter dans le quatrième. Mais je trouve que la vie est assez espiègle pour nous emmener dans des endroits auxquels on ne s’attend pas. Avec des événements plus ou moins heureux, plus ou moins malheureux. Mais j’ai l’impression qu’à 33 ans, je vais encore vivre plein de choses qui mériteront d’être racontées. C’est tout ce que je souhaite. »

J’aime bien l’idée qu’en tant qu’artiste, on se dégage le plus possible des chiffres et on en reste à la raison pour laquelle on fait de la musique dans un premier temps.

Cette confiance, la chanteuse l’a acquise avec le temps, celui qu’il lui a fallu pour comprendre son propre fonctionnement. 

« J’essaie de me nourrir le plus possible, c’est-à-dire que je vais au musée, je lis des livres, je regarde des films, je rencontre des gens, et une fois que je suis complètement remplie d’émotions, de sensations, de souvenirs, j’écris super vite. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus détendue pendant les périodes où je me sens complètement infertile, puisque j’ai compris que c’était mon mécanisme. »

Look complet Gucci : chemise, veste, jupe, lunettes de soleil, ceinture

Une autre manière de vivre la musique

Avec le temps, le rapport de Clara Luciani à la musique a changé, sans perdre en intensité. L’artiste demeure liée à ses premières émotions musicales, celles de l’enfance et de l’adolescence, qu’elle associe spontanément à une même figure.

« Personne ne m’inspire musicalement autant que Paul McCartney. Ça fait 33 ans qu’il me nourrit artistiquement. C’est lié à mon enfance, à ma famille. »

Des changements qu’elle observe avec nostalgie, sans tomber dans la fatalité. Il s’agit simplement pour elle d’une autre manière de vivre la musique. Une perception qu’elle relie directement à son expérience de la maternité, qui a affiné son regard sur la chose.

Quand je vois mon fils découvrir quelque chose pour la première fois, je sais que ce moment est unique et qu’on ne peut pas le reproduire. Et ce n’est pas grave.

« La première fois, où on a l’impression que jamais personne au monde n’a vécu avec autant d’intensité le sentiment amoureux, ou l’excitation d’entendre une chanson qui nous tord le ventre : je ne crois pas pouvoir retrouver ça à l’âge que j’ai aujourd’hui. Ce n’est pas grave, c’est simplement autre chose. C’est comme en amour, on ne peut pas démissionner de la vie sentimentale car ça ne sera jamais comme notre premier amour. C’est pareil pour la musique. On continue d’être surpris, mais c’est différent. »

« Je m’en rends encore plus compte aujourd’hui que je suis maman. Quand je vois mon fils découvrir quelque chose pour la première fois, je sais que ce moment est unique et qu’on ne peut pas le reproduire. Et ce n’est pas grave. »

Cet attachement nostalgique se traduit aussi dans son rapport aux reprises, qu’elle intègre parfois dans ses albums, de Metronomy et The Bay sur Sainte-Victoire à Donna Summer dans C’est l’amour. Une démarche qu’elle a poursuivie en décembre, sur France Inter, en revisitant chaque semaine des morceaux classiques en duo avec « les artistes de ses rêves. »

« Marie Laforêt, dans les années 60, faisait beaucoup ça. Claude François aussi. C’était à la mode, c’était cool de reprendre un morceau anglais et de le mettre en français. Quand j’ai commencé, ça ne se faisait plus trop. »

Rendre la pareille

Après plus de quinze ans de carrière, Clara Luciani n’oublie toutefois pas le rôle joué par celles et ceux qui l’ont soutenue à ses débuts. Parmi lesquels Benjamin Biolay ou Raphaël, qui l’ont invitée à assurer leurs premières parties au début de sa carrière. 

« Sans eux, je pense que j’aurais abandonné. Et c’est aussi pour cela que, dès que quelque chose me plaît, je le dis. Car je sais que le moindre message peut faire une vraie différence. J’envoie des messages sur Instagram pour dire : « J’ai écouté, c’est trop bien, bravo ! » Je n’oublie pas comment je me sentais à leur âge, à ce moment-là de ma carrière. Le moindre coup de pouce, le moindre message de force peut donner envie de continuer, de se dire que peut-être, un jour, ça va marcher. »

Je ne me suis pas préparée à ce rôle de marraine que j’ai eu dans la Star Academy, mais que j’ai aussi, de façon assez naturelle je crois, dans la vie. C’est quelque chose que je portais en moi.

Ce n’est pourtant pas parce qu’elle se sent redevable qu’elle a endossé le rôle de marraine pour la douzième saison de la Star Academy, mais par un intérêt sincère pour ces nouvelles générations d’artistes, qu’elle ne manque pas de suivre de près.

« Je ne me suis pas préparée à ce rôle de marraine que j’ai eu dans l’émission, mais que j’ai aussi, de façon assez naturelle je crois, dans la vie. C’est quelque chose que je portais en moi. Je suis toujours hyper aux aguets et je découvre tout le temps des nouveaux artistes qui me stimulent, qui me plaisent, qui m’inspirent. »

Veste Miu Miu, veste LOEWE, pantalon Camila & Marc, cravate sur mesure par Ophélie Crozette

Nouvelle dynamique

Révélée il y a six ans avec La grenade, aujourd’hui certifié single de diamant, Clara Luciani intègre très tôt une dimension engagée dans sa musique. Né d’un sentiment de mise à l’écart, mais aussi d’une volonté de riposte face à un milieu qui ne la prend pas pleinement au sérieux en raison de son genre, le titre s’inscrit dans un contexte d’évolution encore lente.

« Autour de la sortie de La grenade, il y avait l’émergence de MeToo, des t-shirts We should all be feminists. Mais dans les faits, se tenir la main entre femmes restait compliqué. On n’était pas encouragées à le faire. On nous a longtemps mises en compétition. On nous faisait croire qu’il n’y avait de la place que pour une seule. Cette guéguerre était préfabriquée par les médias et les maisons de disques. »

Aujourd’hui, il y a plus de sororité. (…) Les artistes de la nouvelle génération sont en paix entre elles. Elles se soutiennent réellement. Je trouve ça très beau quand Yoa et Solann chantent ensemble.

« Je crois que le monde n’aimait pas les femmes. Nous, on est sous les projecteurs, on nous tend des micros, mais ce qu’on vit dépasse largement l’industrie de la musique ou du cinéma. »

Avec le recul, Clara Luciani observe que cet élan a contribué à faire bouger certaines lignes, notamment dans les rapports entre artistes féminines, qu’elle regarde aujourd’hui avec une forme d’apaisement.

« Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de sororité. La parole s’est libérée, et les artistes de la nouvelle génération sont en paix entre elles. Elles se soutiennent réellement. Je trouve ça très beau quand Yoa et Solann chantent ensemble. Ça aide la génération juste avant à comprendre qu’on a été manipulées, et à avoir envie de renouer entre nous.

Une question de partage 

Si cela fait maintenant près d’une décennie que Clara Luciani a fait ses débuts en solo, elle revendique toujours une dynamique profondément collective sur scène comme en studio.

« Quand les gens viennent voir le concert, ils viennent à la fois pour le groupe et moi : on est ensemble et je fais tout pour qu’ils soient le plus dans la lumière possible aussi, parce qu’ils le méritent. »

« J’adore être entourée de plein de gens. Je trouve que j’écris mieux quand je co-compose avec d’autres personnes. La musique, c’est avant tout une question de partage. Je trouve que c’est encore plus intéressant quand la musique permet de créer des ponts entre des mondes parfois aux antipodes. C’est là que c’est le plus riche, le plus surprenant, et le plus excitant. »

C’est peut-être moi qui m’emballe, mais une vraie amitié est en train de se créer, et j’ai adoré ce moment avec eux.

À propos de sa collaboration avec Yamê et Sofiane Pamart

La rencontre avec Yamê et Sofiane Pamart, initiée par SCH à l’occasion de la sortie de l’album du GP Explorer, fait partie de ces collaborations qui lui font porter un autre regard sur la musique. 

« Sur le papier, ça aurait pu donner une sorte de pizza hawaïenne, un mélange improbable qui ne marche pas vraiment. Dès qu’on est arrivés en studio, on s’est très bien entendus et la chanson est née très vite, de façon super naturelle. C’est peut-être moi qui m’emballe, mais une vraie amitié est en train de se créer, et j’ai adoré ce moment avec eux. »

Si Le Mur, fruit de leur collaboration, cumule aujourd’hui plusieurs millions d’écoutes, c’est surtout la méthode de travail qui la marque durablement. Une approche plus spontanée, collective, qui tranche avec les codes traditionnels de la chanson française.

« Cette rencontre a sûrement été l’un des moments les plus enrichissants de ma carrière. Dans mon milieu, on imagine encore l’écriture comme quelque chose de très solitaire, introspectif. La co-création est beaucoup moins admise et encouragée. En ayant fait cet exercice avec eux en studio, je me suis dit que, pour le prochain disque, je pourrais travailler davantage comme ça, parce que c’est hyper excitant et stimulant. »

Veste et manteau Ann Demeulemeester

Héritage collectif 

Cette approche particulière de la création ne s’est pas imposée par hasard. Avant d’incarner l’une des voix majeures de la scène française, Clara Luciani fait ses armes en groupe. C’est aux côtés de La Femme qu’elle découvre le studio, et fait ses premiers pas sur scène à 19 ans. Sans savoir que ces derniers marqueront le début de plusieurs centaines de concerts au fil de la décennie suivante.

« C’est la série de premières fois que j’ai vécues avec eux qui m’a construite », explique-t-elle aujourd’hui. « Au-delà d’être un groupe, il y avait un véritable esprit de collectif. Cette façon de voir la musique comme un échange me vient sûrement de ces premières années-là. »

Des années fondatrices, déterminantes pour la suite de son parcours. Mais avec le temps, une évidence s’impose. Car ce qui porte Clara Luciani, c’est avant tout l’écriture, une passion nourrie dès l’âge de 11 ans, lorsqu’elle commence à coucher ses premiers textes.

« Je savais que si je restais dans ce collectif, j’aurais toujours ce rôle d’interprète. À un moment, ça ne me suffisait plus. »

Fin d’un cycle

Pour l’heure, Clara Luciani est pleinement concentrée sur la fin de sa tournée, qui s’achèvera à l’Accor Arena les 18 et 19 février prochains. L’aboutissement d’un cycle entamé en 2025 avec une trentaine de dates à travers toute la France, avant d’ouvrir un nouveau chapitre, qui reste flou. Une perspective incertaine qu’elle accueille désormais avec sérénité. 

« Les thématiques que j’aborde s’imposent d’elles-mêmes, selon ce que la vie me donne ou me reprend. C’est ce qui est génial en réalité, le fait que je n’ai aucune idée de ce que vont être les prochaines chansons. »

Une manière d’avancer fidèle à sa vision de la musique : spontanée, intuitive, et surtout faite avec le cœur.

Propos recueillis par Nicolas Baudoin et Ulysse Hennessy pour Billboard France.

Rédigé par Nicolas Baudoin, Ulysse Hennessy et Maureen Frenkel.

Graphisme : Maxence Micaelli
Styliste : Ophélie Cozette
Coiffure et maquillage : Noémie Laborde
Remerciements : Nicolas Vandyck, Elsa Borel et Jennifer Cardey