Pourquoi certains artistes internationaux font-ils moins de concerts en France qu’en Allemagne et au Royaume-Uni ?
Billie Eilish en concert à l'Accor Arena, le 10 juin 2025
Crédit : Henry Hwu
En 2025, pour son Hit Me Hard and Soft: The Tour, Billie Eilish multiplie les escales. Quatre dates allemandes, douze au Royaume-Uni, trois à Amsterdam. En France, deux soirs à Paris. Même constat pour Drake avec onze concerts en Allemagne, dix au Royaume-Uni contre deux dates seulement dans la capitale parisienne.
Depuis plusieurs années, les grandes tournées internationales en arenas suivent un schéma récurrent. Malgré des concerts systématiquement complets et des files d’attente massives lors des mises en vente, l’Hexagone accueille souvent moins de dates que ses voisins européens.
Pourtant, sur le papier, la France coche toutes les cases d’un marché majeur : 68 millions d’habitants, une économie parmi les plus importantes d’Europe et une place parmi les 10 pays streamant le plus de musique dans le monde.
Un maillage insuffisant ?
Le Royaume-Uni comme l’Allemagne disposent d’ un réseau dense de salles couvertes de 15 à 20 000 places, réparties sur plusieurs grandes villes.
À Londres, on trouve ainsi l’O2 Arena (20 000 places) et l’OVO Arena Wembley (12 500), tandis que Manchester compte désormais la Co-op Live (23 500) et l’AO Arena (21 000). Birmingham, Glasgow, Leeds, Newcastle, Belfast, Liverpool ou Nottingham complètent cette répartition.
La dynamique se poursuit : une dizaine de nouveaux projets d’arenas sont en cours et devraient ouvrir dans les prochaines années, dont la YTL Arena Bristol (20 000 places) ou la New Cardiff Bay Arena (15 348), parmi les plus ambitieuses.
L’Allemagne présente une structure comparable. À Cologne, la LANXESS Arena (19 250) était la plus fréquentée du monde en 2019. À Berlin, on trouve l’Uber Arena (14 500) et la Max-Schmeling-Halle (12 000) et à Munich de l’Olympiahalle (12 463). Hambourg, Düsseldorf, ou encore Dortmund comptent également des lieux de 12 000 places accueillant des concerts.
En France, on recense également une vingtaine de salles dépassant les 10 000 places.
Pourtant, les tournées d’arenas de têtes d’affiches internationales se concentrent aujourd’hui presque exclusivement sur deux enceintes : l’Accor Arena à Paris (20 300 places) et, depuis son ouverture en 2023, la LDLC Arena en périphérie de Lyon (16 000 places).
Paris La Défense Arena, qui accueille elle aussi de nombreux artistes internationaux, relève d’une situation particulière : avec ses 40 000 places, elle oblige les productions à s’adapter à une jauge bien supérieure à celle des autres arenas européennes, généralement deux à trois fois plus petites. Elle est souvent considérée comme un stade par les acteurs du spectacle vivant.
Un écart structurel
Parmi les raisons de ce constat, les existences techniques propres à ces tournées. Les artistes français conçoivent leurs dates directement pour le réseau de salles locales, notamment les Zéniths. À l’inverse, la venue de leurs pairs anglo-saxons nécessite une adaptabilité accrue, notamment une configuration en scène centrale.
Pour Olivier Darbois, directeur général de Corida et président d’Ekhoscènes, le syndicat des entrepreneurs du spectacle vivant privé, une salle moderne doit aujourd’hui, pour convenir aux demandes internationales, « faire en sorte que n’importe quelle place soit une bonne place ».
Cette flexibilité suppose notamment des capacités techniques importantes au niveau de la toiture : « Il faut pouvoir lever des équipements à tout endroit, au-dessus d’une scène classique mais aussi au-dessus d’une scène centrale. »
Une arena moderne doit être totalement modulable, permettre de passer d’une configuration à une autre en une nuit.
Alexandre Aulas pour Billboard France
Particularité française
Autre explication au plus faible nombre de grandes dates internationales en arenas, une spécificité juridique.
« En France, le producteur du spectacle est employeur du plateau artistique. Il y a eu cette complexité juridique supplémentaire, qui faisait que certains préféraient déléguer l’organisation à un partenaire local. » explique Gérôme Guibert, professeur à l’Université de La Sorbonne Nouvelle.
« Dans beaucoup de pays, l’intégration verticale est très forte », poursuit-il. « Les multinationales comme Live Nation ou AEG sont présentes à tous les niveaux : management, production, exploitation de salles, billetterie. Cela fluidifie énormément les décisions. En Belgique, Live Nation représente environ 70 % du chiffre d’affaires du spectacle vivant de musiques actuelles, une autoroute pour les groupes intégrés à cet écosystème. »
« C’est une réalité : ils maîtrisent le marché des artistes internationaux de manière très importante. On ne peut pas le nier », reconnaît Alexandre Aulas. « Si l’objectif est de développer les artistes internationaux en France, cela passera par le fait que ces acteurs s’investissent davantage ici. »
Attractivité croissante des arenas
Ces besoins conduisent à la création, en 2023, de la LDLC Arena à Lyon. La métropole disposait pourtant déjà de la Halle Tony Garnier, d’une capacité comparable.
Depuis son ouverture, certaines tournées qui se limitaient historiquement à Paris intègrent désormais Lyon dans leur parcours. Parmi elles, Rosalía, y lancera d’ailleurs ses dates européennes . La salle affiche aujourd’hui l’ambition d’accueillir 120 évènements par an.
« Les dates ne sont pas extensibles », rappelle Alexandre Aulas, président de la LDLC Arena. « Lady Gaga ne fera pas 40 dates européennes. Son équipe choisira les salles qui lui semblent les plus fluides et les plus adaptées à son show. »
« Une arena moderne doit être totalement modulable, permettre de passer d’une configuration à une autre en une nuit, offrir un confort technique optimal aux productions et une expérience premium aux spectateurs. Une grande qualité acoustique, une grande qualité de visibilité, une certaine rapidité. », poursuit-il.
Ce modèle gagne en intérêt. Alexandre Aulas, qui indique étudier « des projets d’installation ou de rénovation de salles », reste cependant mesuré. « Chaque territoire est différent. (…) On s’inscrit systématiquement dans le territoire qu’on adresse. Toutes les régions ont leurs spécificités, et on a besoin d’une réponse adaptée pour chacune d’elles. » Dans le même temps, Live Nation a annoncé en janvier le rachat de Paris La Défense Arena.
« Il faut qu’il y ait une ambition collective pour le faire. Mais si on a tous cette ambition, on peut faire de la France le principal pays du live en Europe. » conclut Alexandre Aulas.
Risque de cannibalisation ?
Olivier Darbois et Malika Séguineau, président et directrice générale d’Ekhoscènes, invitent à la prudence en dressant un parallèle avec la situation des festivals : « Nous comptons près de 3 000 festivals de musique en France, soit en moyenne une trentaine par département. (…) Certains festivals sont aujourd’hui en difficulté parce que l’offre excède la capacité réelle du marché. La même vigilance doit s’appliquer aux équipements. Développer des salles sans vision coordonnée reviendrait à reproduire les mêmes déséquilibres. »
Se pose également la question de l’impact sur les salles de plus petite taille, dans lesquelles se concentre le développement des artistes. La multiplication de grandes dates internationales, souvent plus coûteuses, pourrait également concentrer une part croissante du budget des spectateurs, à leur détriment.
À plus long terme, le risque pourrait devenir structurel. Moins de lieux pour émerger signifie potentiellement moins d’artistes capables, demain, de remplir des arenas. « C’est très important de cultiver les salles aux petites jauges, et la pépinière d’artistes qui les accompagne. Ce sont elles qui feront les trajectoires et les stars de demain », appuie Alexandre Aulas.
Le dirigeant lyonnais défend toutefois une lecture plus nuancée. Selon lui, une nouvelle infrastructure ne capterait pas mécaniquement le public existant, mais élargirait le marché.
« Récemment, quelqu’un m’a dit : “Je suis allé voir Katy Perry chez vous, alors qu’elle ne me passionne pas à la base, mais je me disais que c’était incroyable de voir ce show dans votre salle.” (…) Les gens viennent dans nos infrastructures parce qu’ils savent qu’ils vont passer un très bon moment, quoi qu’il arrive. Pour moi, on a élargi le marché. »
La durabilité en question ?
Un des autres questionnements soulevés par la construction d’arènes est celui de leur longévité. Dans les années 1990 et 2000, de nombreuses collectivités avaient déjà souhaité s’équiper, convaincues qu’une grande salle garantirait mécaniquement la venue des plus grandes tournées.
« Tout le monde voulait son Zénith, parce qu’on leur disait que les plus grands artistes passeraient s’il y avait un Zénith, comme Madonna à l’époque », se rappelle Olivier Darbois.
La réalité s’est révélée plus nuancée. Si certains Zéniths continuent d’attirer les foules, d’autres peinent aujourd’hui à équilibrer leur modèle économique. « Construire partout ne règle pas le problème : les artistes ne joueront pas partout de toute façon. On risque surtout de se retrouver avec des équipements lourds à exploiter », conclut-il.
Si l’attractivité des arenas se renforce, c’est avant tout car le marché du live connaît une phase d’expansion.
Un indicateur l’illustre : les recettes de la taxe sur la billetterie, calculée selon les revenus générés grâce aux ventes de billets, sont passées d’environ 35 millions d’euros avant le Covid à 64,5 millions en 2025, soit presque le double. « On voit bien que la dynamique a changé d’échelle », observe Olivier Darbois.
Comme le résume Olivier Darbois, « Le live donne aujourd’hui le sentiment d’entrer dans une logique de bulle. La dynamique actuelle s’explique en grande partie par un fort rattrapage post-Covid, qui a fait émerger de nouveaux publics et ravivé l’envie de live. Mais en parallèle, l’offre se densifie très rapidement. La question est donc celle de l’équilibre : si cette bulle spéculative se poursuit, le risque est de voir le marché se contracter à moyen terme. »
L’une des solutions pourrait également résider dans la rénovation de lieux existants. Le Centre national de la musique a lancé à cet effet, fin 2022, son Plan de soutien à la transition des lieux. Destiné aux salles et festivals, ce programme vise à accompagner l’investissement dans des solutions intégrant la transition écologique, les enjeux sanitaires et de sécurité, une gestion sonore responsable, l’innovation pour l’expérience du public et l’amélioration des conditions de travail.