La moitié des petites salles n’ont pas gagné d’argent au Royaume-Uni en 2025… Et en France ?
Festival Magic Barbès au FGO Barbara
Pour ses concerts londoniens, Harry Styles a annoncé reverser une livre sterling sur chaque billet vendu au profit du LIVE Trust, un fonds destiné à soutenir les petites salles du Royaume-Uni. Le Britannique prend la suite d’artistes comme Lorde, Ed Sheeran ou encore Coldplay, qui a reversé 10 % des recettes de sa tournée.
Une prise de conscience collective qui illustre les difficultés rencontrées par ces lieux : selon l’organisation Music Venue Trust, quatre grassroots music venues sur dix exerçaient déjà à perte en 2024. Un an plus tard, la situation s’est encore dégradée : 53 % des salles n’ont pas réalisé de bénéfices en 2025, entraînant la suppression d’environ 6 000 emplois, soit près de 20 % des effectifs du secteur.
Sans équivalent exact en France, les grassroots music venues sont des lieux de petite ou moyenne capacité consacrés à la scène locale, à l’émergence artistique et à l’action culturelle.
À première vue, les indicateurs de l’Hexagone semblent positifs. L’industrie du live y enregistre un nouveau record en 2024, avec 1,6 milliard d’euros de recettes de billetterie. Dans le même temps, la réalité du terrain repose largement sur l’activité de petites jauges : plus d’une représentation payante sur deux concerne un spectacle de moins de 200 entrées.
Un modèle structurellement déficitaire ?
Notre activité de diffusion est déficitaire par nature. Mais c’est ce qui permet à des artistes qui ne sont pas encore structurés de se professionnaliser.
François Demarche, directeur de Bonjour Minuit, SMAC de Saint-Brieuc
Contrairement au Royaume‑Uni, où beaucoup de lieux fonctionnent sur un modèle privé, le réseau français repose largement sur des structures hybrides, soutenues au moins en partie par des financements publics, pour garantir une offre culturelle locale, accessible et diversifiée.
Parmi ces lieux, certains disposent du label de Scène de musiques actuelles (SMAC), créé à la fin des années 1990 pour reconnaître des espaces qui soutiennent la création et la diffusion des musiques actuelles. Aujourd’hui, 99 structures sont labellisées et bénéficient d’un financement croisé entre l’État, les collectivités et leurs propres ressources.
Les SMAC ne représentent qu’une partie du paysage, mais elles illustrent bien l’« exception culturelle » française, souligne Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des Musiques Actuelles (SMA).
Cette logique concerne toutefois une variété de salles de petites jauges, qu’elles soient labellisées ou non, pour lesquelles l’organisation de concerts n’est qu’un volet d’un projet plus large.
Au Jardin Moderne, un espace associatif en périphérie de Rennes, l’action culturelle occupe même une place centrale : « On fait de l’action culturelle en prison, des projets de formation, des ateliers pour l’égalité des genres… On fait plus de 100 rendez-vous d’accompagnement par an. » précise son directeur Michel Audouard.
Mais l’équilibre économique des petites jauges reste fragile. Leur capacité limitée réduit en effet mécaniquement les recettes possibles. Ainsi, beaucoup peinent à couvrir leurs coûts quel que soit le niveau de fréquentation.
« Les économies d’échelle ne se réalisent qu’au-delà d’une certaine capacité », indique le responsable du lieu. « Les lieux de 500 places et moins ont vraiment de grosses difficultés de rentabilité. On a un modèle économique structurellement déficitaire. Chaque année, c’est un peu du bricolage pour trouver les moyens de financer des projets qui ne sont pas rémunérateurs. »
« L’année dernière, le ministère de la Culture révélait que 40 % des SMAC étaient en déficit », rappelle le SMA.
La difficulté est d’autant plus marquée pour ces salles dont l’une des priorités reste l’accessibilité, comme en témoigne François Demarche, directeur de Bonjour Minuit, SMAC de Saint-Brieuc : « On a un prix du billet entre 10 et 14 euros. Donc forcément, notre activité de diffusion est déficitaire par nature. Mais c’est ce qui permet à des artistes qui ne sont pas encore structurés de se professionnaliser. »
Des adaptations devenues indispensables
Dans ces conditions, les structures doivent constamment arbitrer entre leurs missions culturelles et les contraintes économiques auxquelles elles doivent s’adapter.
Une première solution réside ainsi dans la location : au lieu de programmer elles-mêmes les événements et d’être donc dépendantes du remplissage, les salles sont mises à disposition d’une organisation pour un prix fixe.
« On est obligé de trouver un équilibre. Pour l’instant, on est à 31 % de locations », explique Léo Jouvelet, co-directeur et programmateur du FGO-Barbara et des Trois Baudets, établissements culturels de la ville de Paris.
Même constat pour la salle parisienne du Petit Bain, subventionnée à hauteur de 10 % de son budget total, qui organise environ 270 dates par an, dont une centaine en location directe. L’équilibre du lieu repose également sur une diversité d’activités complémentaires à la programmation musicale.
« On a une terrasse de 450 m² qui ouvre l’été et sert de poumon économique pour financer le reste des projets », précise Victor Gibot, administrateur de l’établissement parisien. « L’équilibre tient aussi sur les consommations au bar et la restauration, qui génèrent des recettes moins risquées. Aujourd’hui, le fait que les publics plus jeunes consomment moins nous met donc en difficulté. »
Dans ce contexte, le soutien des pouvoirs publics reste déterminant.
« Si on veut pouvoir prendre des risques, défendre des artistes émergents ou soutenir des jeunes collectifs, c’est possible parce qu’il y a de l’argent public. Sans l’aide de la ville, le projet n’est pas viable en l’état », explique Naïma Bourgaut, PDG de Madline (gestionnaire privé du FGO-Barbara et des Trois Baudets).
Un financement public mis en difficulté
Dans un contexte de coupes budgétaires, le modèle des salles de petites jauges apparaît donc de plus en plus fragilisé.
Ces restrictions se traduisent notamment dans la loi de finances pour 2026, qui prévoit un budget de la mission Culture de l’État de 3,54 milliards d’euros, soit une baisse de 4,6 % par rapport à 2025. La subvention du ministère de la Culture au Centre national de la musique (CNM) diminue quant à elle de 7 millions d’euros, après une première réduction intervenue en 2025.
Conséquences de ces coupes : certains dispositifs destinés à soutenir l’émergence sont revus à la baisse. Parmi eux, le budget de l’aide à la diffusion dédiée aux salles de moins de 600 places passera de 4 millions à 3 millions d’euros en 2026.
Une baisse qui se traduit directement dans l’activité des lieux. À Saint-Brieuc, la SMAC Bonjour Minuit estime que cette réduction représente près de 9 000 euros de financement en moins. « Cela correspond quasiment à trois dates en grande salle que nous ne ferons pas », indique la direction. D’autant plus que cette aide est liée au nombre de concerts programmés, ce qui peut créer un cercle vicieux : moins de dates signifie aussi moins d’aides l’année suivante.
On est dans une maîtrise au centime près de notre masse salariale, pour ne pas impacter davantage notre activité culturelle.
Victor Gibot, administrateur du Petit Bain à Paris
Certaines aides à l’emploi connaissent également un recul important. Le dispositif FONPEPS, par exemple, devrait voir son budget diminuer d’environ 50 % en 2026, avec des conditions d’accès plus strictes. « Il faut désormais produire trois fois le même spectacle pour en bénéficier », rappelle Bonjour Minuit. « Or ce n’est pas du tout un usage dans les musiques actuelles. »
Face à ces contraintes budgétaires, les salles doivent revoir leur organisation interne. À Paris, le Petit Bain alerte sur la situation : « On a optimisé beaucoup de postes : certaines missions liées à l’action culturelle, ont été réparties entre les équipes existantes. On est dans une maîtrise au centime près de notre masse salariale, pour ne pas impacter davantage notre activité culturelle », explique la direction.
Ces tensions budgétaires ne concernent pas seulement les dispositifs nationaux. Elles sont aussi liées aux finances des collectivités locales, qui constituent souvent le premier soutien des salles.
L’exemple des Pays de la Loire est particulièrement frappant : en décembre 2024, la région a voté 82 millions d’euros de réductions budgétaires, dont 4,7 millions pour la culture, soit une baisse de 62 %. Une baisse historique pour une collectivité, appelée à se poursuivre en 2026, avec 1,2 million d’euros prévisionnels de moins pour la culture.
« Chez nous, la subvention de la ville représente environ un tiers du budget. Donc quand il y a des baisses à ce niveau-là, c’est forcément compliqué. » souligne Bonjour Minuit.
Pour ces structures, l’enjeu devient alors de maintenir leurs missions malgré des ressources contraintes.
« Le moteur de nos métiers, c’est l’utilité sociale de nos projets », rappelle la salle bretonne. « La question est donc de savoir comment continuer à les maintenir avec des financements qui diminuent, voire disparaissent dans certains territoires. »
Des conséquences directes sur la programmation
Si les financements publics baissent, l’impact direct sera sur les programmations qui ne sont pas rentables. Et c’est l’émergence qui va en pâtir.
Michel Audouard, directeur du Jardin Moderne à Rennes
Après avoir réduit leurs effectifs ou diversifié leurs activités, la marge de manœuvre des salles se limite souvent à leur mission première : le soutien aux artistes émergents.
« Si les financements publics baissent, l’impact direct sera sur les programmations qui ne sont pas rentables », explique la direction du Jardin Moderne. « Et c’est l’émergence qui va en pâtir. » À titre d’exemple, la structure rennaise a dû supprimer son événement estival Open Garden, qui mettait en avant des groupes locaux dans un format gratuit.
À Saint-Brieuc, la programmation a également été réduite : « Avant, nous produisions environ 45 à 50 dates par an. Aujourd’hui, nous sommes plutôt autour de 35 à 40, parce qu’on sait qu’on sera déficitaires donc on préfère réduire », résume la direction de Bonjour Minuit.
Certaines salles privilégient également des formats moins coûteux. « On programme parfois un concert sans première partie ou avec un DJ, parce que cela coûte moins cher qu’un groupe de trois ou quatre musiciens. Cela impacte évidemment nos missions de valorisation d’artistes émergents, mais nous n’avons pas d’autre choix », indique la structure.
Certains styles se diffusent principalement dans ces petites salles, comme le jazz, les musiques improvisées ou la chanson. La question devient alors claire : que va-t-il se passer pour eux ?
Aurélie Hannedouche, directrice du Syndicat des Musiques Actuelles (SMA)
« Avant, on avait des choses financées qui ne coûtaient pas cher, maintenant, elles ne sont plus financées et elles coûtent plus cher, ce qui implique de diversifier les ressources, et parfois même un peu au détriment du projet artistique : on doit bloquer des dates qui pourraient accueillir des concerts pour faire des privatisations, puisqu’elles sont plus rémunératrices », reconnaît le Petit Bain.
« On va peut-être s’orienter vers des esthétiques où l’on sait que le public consomme davantage au bar. On va également moins prendre le risque d’organiser des choses avec des nouveaux partenaires, et plutôt se concentrer sur les choses qui marchent déjà. », poursuit la salle parisienne.
Pour le SMA, l’enjeu dépasse même la seule question économique : « Certains styles se diffusent principalement dans ces petites salles, comme le jazz, les musiques improvisées ou la chanson. La question devient alors claire : que va-t-il se passer pour eux ? »
Un écosystème interdépendant
Est-ce que ces salles de petites capacités vont maintenir l’intérêt soit de la dotation publique, des pouvoirs publics, ou des plus gros acteurs qui aujourd’hui sont en train quand même de s’imposer comme de vraies industries sur le marché de la culture ?
Naïma Bourgaut, PDG de Madline (gestionnaire privé du FGO-Barbara et des Trois Baudets)
Cette fragilité contraste avec la dynamique globale du marché du live, qui n’a jamais été aussi florissante. Mais cette croissance ne bénéficie pas de la même manière à tous les acteurs.
Selon une étude du CNM publiée en 2024, les représentations générant plus de 6 000 entrées ne représentent qu’environ 1 % de l’offre payante totale, mais concentrent à elles seules 36 % des recettes de billetterie.
« On se rend bien compte que le public est obligé de faire des choix. », explique la direction du FGO-Barbara. « S’il veut voir une grande star internationale en aréna, qui coûte très cher, il sera peut-être plus réticent à dépenser une vingtaine d’euros pour découvrir un artiste en développement. »
À Lyon, la salle de jazz du Périscope a ainsi lancé à l’automne une campagne de plaidoyer intitulée Small is better. Le manifeste appelle publics, artistes et professionnels à « faire le choix politique » de soutenir les petites salles.
Pour les acteurs du secteur, l’enjeu de cette polarisation du public dépasse largement la seule question de la santé économique des petites salles. C’est l’ensemble de l’écosystème du live, structuré autour de plusieurs niveaux de diffusion, qui pourrait être fragilisé.
« Du café-concert au stade, chaque niveau doit exister. C’est indispensable pour les artistes comme pour le public. » souligne le SMA.
Les salles de petite jauge constituent en effet souvent la première étape dans l’émergence des futures têtes d’affiche des arenas, permettant aux artistes de développer progressivement leur public.
« S’il n’y a plus de cafés-concerts, nous n’existons plus. », explique la SMAC Bonjour Minuit. « Et sans salles intermédiaires, il n’y aura plus non plus d’artistes capables de remplir les arenas. »
« L’exemple de Nantes est parlant », constate le SMA. « La ville dispose à la fois du Zénith de province qui fonctionne le mieux et d’une SMAC très active, avec un réseau de cafés-concerts performant. Tous les échelons y coexistent et se renforcent. »
Au Royaume-Uni, la salle du Royal Albert Hall est devenue la première salle de plus de 5 000 places à s’engager à reverser une livre sterling par billet vendu pour soutenir les salles en difficulté.
En Nouvelle-Zélande, la Spark Arena d’Auckland a lancé en 2025 un fonds soutenu par Live Nation. Doté d’un premier budget de plus de 100 000 dollars néo-zélandais, il finance l’achat d’équipements professionnels pour des lieux indépendants de moins de 400 places.
Des initiatives privées émergent également. Marshall a récemment lancé le programme de fidélité Amplify, qui reverse 1 % des achats des membres à un réseau de petites salles partenaires. À Paris, le Supersonic bénéficiera de ce dispositif, présenté comme un soutien concret à l’économie fragile des lieux indépendants.
« L’industrie du live à très grande échelle n’est pas en difficulté », estime la direction de Bonjour Minuit. « Ils auraient tout intérêt à reverser une part aux acteurs qui contribuent à structurer la filière, parce qu’on est dans un écosystème interdépendant.Le ruissellement n’existe pas : il faut que ce soit contraint pour fonctionner. »
En France, un mécanisme de redistribution existe déjà en partie par le biais de la taxe sur la billetterie, collectée par le CNM. Prélevée sur chaque billet de concert, cette dernière est censée alimenter différents dispositifs de soutien à travers deux types d’aides : le droit de tirage, destiné aux producteurs de spectacles, et les aides sélectives, qui servent à soutenir des projets dont les salles de petite jauge.
Mais selon le SMA, ce mécanisme atteint aujourd’hui ses limites en raison du plafonnement de la taxe : une fois le plafond dépassé, les recettes supplémentaires sont reversées au budget général de l’État. Or les producteurs doivent tout de même recevoir leur part calculée sur les recettes initiales : la différence est donc compensée en réduisant les aides sélectives.
« Le système existe déjà : il faudrait simplement qu’il fonctionne pleinement », résume le SMA.