Emilie Yakich, co-directrice des Francofolies de La Rochelle : « La musique doit aller vers les gens »

Depuis 42 ans, le festival ne désemplit pas et continue d’attirer les grands noms de la musique francophone.

Emilie Yakich, co-directrice des Francofolies

Les Francofolies ont été pensées avec un but : promouvoir la musique française dans sa diversité. Pour ce faire, un ancrage territorial était nécessaire. Dans cet entretien, Emilie Yakich, co-directrice des Francofolies depuis 2021, revient sur ce travail de longue haleine. 

Gagner la confiance du public, attiser le dynamisme culturel régional, s’insérer dans le tissu associatif et le densifier. Autant d’actions qui ont permis aux Francofolies de La Rochelle de proposer, en 2026, l’édition avec le plus de têtes d’affiche de l’histoire du festival. Entretien. 

Les Francofolies et La Rochelle : un ancrage structurant 

Un ancrage local et une programmation ambitieuse […], c’était ça le projet.

Sur quelles valeurs le festival s’est-il construit en 1985 ?

Cette année, nous fêtons la 42e édition des Francofolies du 10 au 14 juillet.

Jean-Louis Foulquier, le fondateur du festival, était un animateur radio, notamment sur France Inter. Il s’est toujours démarqué dans sa programmation radio par son soutien aux artistes émergents. Au fil du temps, certains sont devenus très connus comme Thiéfaine, Diane Dufresne, Bernard Lavilliers.

Cette ambition a-t-elle bien perduré 42 ans ? 

En 1985, les Francofolies programment à la fois des têtes d’affiche comme Jacques Higelin, et des artistes émergents, comme Les Rita Mitsouko. Cette volonté de représenter la diversité musicale de cette scène française est vraiment présente dès la première édition.

Et cette année, 42 ans plus tard, sur une centaine de concerts, nous accueillons une soixantaine d’artistes émergents, de belles découvertes. 

Comment les mutations du paysage musical ont-elles influencé votre programmation au cours des éditions ? 

Dès les années 90, le rap arrive. Les Francofolies sont le premier festival à programmer du rap, que ce soit NTM, IAM, Kerry James à ses débuts ou Diam’s.

En 2010, la programmation de la grande scène est exclusivement composée d’artistes français s’exprimant en anglais, comme Cocoon. 

À partir des années 2015, à nouveau, cette programmation urbaine de ce nouveau rap qui arrive et qui est sous les projecteurs s’impose.

Ce que je veux dire, c’est que les Francofolies ont toujours eu une programmation qui correspondait à ce que la scène française et francophone proposait de mieux, quelles que soient les esthétiques, chanson, rock, folk, rap…

Vous avez adapté votre programmation, pourtant, votre identité est restée la même. Comment un tel festival peut-il s’adapter sans se dénaturer ?

Ce qui caractérise les Francofolies, c’est aussi son ancrage local, comme je le disais. Justement, ce qui n’a pas changé, c’est que le festival est resté en cœur de ville. La grande scène est toujours la même depuis 42 ans. La Coursive, La Sirène, ce sont des scènes qui sont devenues iconiques au fil des années.

Cela nous permet, chose rare en festival, d’avoir une programmation en intérieur, et ainsi d’accentuer notre ancrage et d’attirer des publics vraiment hétéroclites.

Un héritage vivant 

Cette année […] c’est la première fois, dans l’histoire du festival, […] que nous avons autant de têtes d’affiche

Dans cette édition 2026, comment se manifesteront ces deux piliers : l’ancrage local et le croisement des artistes ? 

Cette année, nous sommes fiers d’afficher complet sur les concerts de la grande scène depuis plus d’un mois et demi. 

C’est la première fois, dans l’histoire du festival, que nous sommes à ce point-là complets et que nous avons autant de têtes d’affiche : Aya Nakamura, Youssou N’Dour, Mika, Louane, Orelsan, Niska, Gims, Miki. 

C’est une programmation qui est certes très urbaine, mais elle inclut également des formats chansons avec des artistes comme Helena. Ces immenses artistes drainent naturellement le public vers d’autres artistes émergents, et ainsi racontent en actes le combat des Francofolies. 

Et qu’en est-il de la proximité avec la commune de La Rochelle ?

Le 14 juillet, nous organisons une programmation à destination des enfants avec des spectacles, des ateliers de pratique artistique, et des activités autour de la « boum ». 

Nous y organiserons également des balades chantées dans La Rochelle. Ces balades guidées seront l’occasion de redécouvrir la ville à travers les ruelles, les cours et les espaces auxquels on n’a pas accès en temps normal. Lors des différentes étapes, des artistes du Chantier viendront jouer quelques chansons en acoustique.

Nous avions mis en place ces balades chantées, lors du Covid, au moment des jauges réduites, quand on ne pouvait accueillir que 10 personnes en même temps. L’idée était vraiment de pouvoir continuer à proposer des offres artistiques aux Rochelais. Ça a tellement plu que nous avons décidé de maintenir ce programme. 

Et les Francofolies sont inspirées et inspirent La Rochelle, c’est un cercle vertueux. 

Y aura-t-il d’autres créations ? 

Oui, beaucoup ! Il y en aura six en tout, pas forcément des grosses créations, mais des spectacles qu’on ne verra qu’à La Rochelle. 

Emily Loizeau viendra fêter les 20 ans de son premier album. C’est une artiste issue de notre programme de découverte, Le Chantier.

Les French Stories from Nashville seront une création où des artistes français et américains reprendront des grands standards américains traduits en français ou inspirés de chansons françaises et vice versa. C’est une occasion de mettre en avant la chanson française comme source d’inspiration pour des artistes internationaux. 

Nous co-produirons avec les FrancoFolies de Montréal une création mettant en regard deux artistes du Chantier et deux artistes québécois : La Traversée.

Au-delà de la musique, les Folies Littéraires donnent la parole à des écrivains. Cette année, nous accueillerons Gaël Faye. 

À travers tous ces formats, nous essayons vraiment d’insuffler des dynamiques culturelles. Nous voulons faire en sorte que des artistes interdisciplinaires puissent se croiser, qu’ils aient accès aux backstages pour se rencontrer, discuter, créer des synergies. Typiquement, c’est comme ça que Pomme et Albin de la Simone se sont rencontrés à l’époque.

Provoquer la curiosité du public et susciter sa confiance  

Pour beaucoup de jeunes, c’est une première expérience de festival, voire un premier contact avec le live, il faut que cette expérience soit la meilleure possible.

Là où d’autres festivals axent leur stratégie autour de la programmation de stars internationales, vous êtes toujours restés du côté de la musique française.

Qu’avez-vous appris en 40 ans sur ce public ? 

D’abord, nous avons appris à nous adapter aux publics. Par exemple, cette année, on aura une soirée 11 juillet avec La Mano, L2B, Jok’air, Niska où la moyenne d’âge sera à 25 ans. Le 14 juillet avec Mika, Feu! Chatterton et Gaëtan Roussel, c’est une moyenne d’âge à 49 ans.

En fait, ces publics-là, ces différentes générations, vont vibrer sur des morceaux différents, mais dans un même écrin, et ainsi, ils vont partager ces moments ensemble. En assumant d’être un festival populaire et vraiment généreux, je pense que les Francofolies ont su vraiment créer une famille avec ces festivaliers.

Je suis bien placée pour le savoir, je ne suis pas du tout originaire de La Rochelle et je n’étais jamais venue aux Francofolies avant de postuler en stage il y a 25 ans. C’était un évènement dans lequel je me sentais à l’aise de me projeter. 

Vous rappelez-vous d’une édition charnière pour le public ? Où les festivaliers ont pu voir cette générosité et cet aspect familial du festival ? 

Je pense à l’édition 2015. Une bascule s’y est faite avec ce deuxième âge d’or du rap. À ce moment-là, beaucoup de jeunes viennent. 

Peut-être n’auraient-ils pas eu le droit d’aller dans un festival en plein champ avec un camping. Mais nous avons su devenir un rendez-vous pour les jeunes qui grandissent ici, à La Rochelle. Leurs parents nous connaissent et peuvent venir chercher leur enfant à la sortie du concert. Une confiance s’est établie. 

Pour beaucoup de jeunes, c’est une première expérience de festival, voire un premier contact avec le live, il faut que cette expérience soit la meilleure possible. On a un vrai devoir de ce côté-là, et c’est pour cela que l’on travaille beaucoup sur l’accueil de ces jeunes.

En tout cas, en 2015, je me souviens des files d’attente incroyables de ces fans, finalement, qui attendent les artistes pour avoir des séances de dédicaces. Je me souviens de prendre des photos dans mon téléphone parce que ce n’était pas commun.

Francofolies 2025
Crédit : Fred Dugit

Une notoriété construite sur le temps long

Le but est de nourrir la curiosité des Rochelais et de créer une véritable dynamique culturelle à l’échelle locale.

Comment avez-vous fait pour devenir cet acteur local dans lequel les festivaliers, jeunes, moins jeunes, parents, enfants, placent leur confiance ?

Au niveau territorial, nous avons avant tout une mission d’accompagnement. 

Nous collaborons avec les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale pour procurer aux enseignants des outils afin de les aider à aborder la chanson en classe. Ce n’est pas nécessairement une pratique très valorisée. 

Nous cherchons donc à aider les professeurs de français, d’histoire, et bien sûr de musique, pour qu’ils puissent s’en saisir. Et par là, nous accompagnons l’éveil musical des plus jeunes.

Le but est de nourrir la curiosité des Rochelais et de créer une véritable dynamique culturelle à l’échelle locale. C’est un travail sur le long terme, certes, mais qui permet de construire la confiance et la curiosité des jeunes générations.

De plus, depuis 1998, nous accompagnons les artistes à travers notre dispositif, « Le Chantier des Francofolies ». Il vise à découvrir et installer les artistes dans le paysage musical français. 

Dans le cadre du Chantier des Francofolies, nous organisons plusieurs moments de rencontre des artistes et du public pendant l’année. Quand Christine and the Queens avait fait partie du programme en 2011, elle avait passé environ 5 semaines à La Rochelle avant d’enchaîner sur une résidence à La Sirène. 

Donc, nous travaillons concrètement avec des organisations de terrain et collaborons avec des acteurs de la culture reconnus. C’est probablement ce travail de longue haleine qui nous a permis d’acquérir le statut que nous avons aujourd’hui. 

À l’échelle locale, vous interagissez également avec de nombreuses associations d’utilité publique. Avec combien de structures travaillez-vous, et comment s’organisent ces collaborations ?

En tout, nous travaillons avec 87 structures artistiques, de prévention, de préservation de l’environnement, d’accompagnement des mineurs ou des personnes en situation de handicap. C’est donc un travail très hétéroclite. 

Nous travaillons par exemple avec la Cité internationale de la langue française de Villers-Cotterêts. Nous partageons le goût pour les mots et pour la langue, et co-organisons Les Folles Rencontres. 

Du point de vue éducatif, nous travaillons directement avec les écoles du secteur en incluant les artistes. Cette année, 1 200 jeunes se sont engagés dans un concours de chorale sur le morceau « Ciel » de Gims. La classe gagnante sera enregistrée par Crystal Production et diffusée sur des écrans géants lors de la prestation de Gims au festival.

Nous avons beaucoup d’autres engagements autour de la sécurité routière, de la lutte contre le cancer, contre l’addiction avec l’association Tremplin 17. 

Nous travaillons avec SOS Méditerranée, avec le Secours Populaire, avec lequel on a mis en place des billets à prix réduit en 2022, pour que ce retour à la normale post-Covid puisse être l’occasion d’assister à nos concerts pour tout le monde.

La musique doit aller vers les gens, et c’est ce que nous nous efforçons de faire avec ces associations.

Les Francofolies à l’étranger : un grand écart cohérent 

Les Francofolies à l’international sont toutes portées par des acteurs locaux, mais ont des valeurs communes.

Dès les premières années, les Francofolies se sont exportées à l’étranger (FrancoFolies de Montréal, les Francofolies de Bulgarie, de La Réunion, de Nouvelle-Calédonie).

Comment cela se fait-il, pour un festival qui se veut ultralocal et ancré dans le tissu rochelais ?

Oui, c’est vraiment là où les Francofolies sont atypiques. Il faut bien préciser que les Francofolies de La Rochelle ne sont ni producteurs ni organisateurs de ces événements. C’est plutôt un format label. Les Francofolies à l’international sont chacune portées par un producteur différent, mais nous partageons des valeurs, des conseils et de l’accompagnement. 

Ces formats remontent à 1989, après la chute du mur de Berlin, quand le ministère de la Culture a sollicité les Francofolies pour organiser un concert à Blagoevgrad, en Bulgarie. Après cela, il y a eu des éditions en Argentine, au Vietnam, à Montréal et à Spa qui ont perduré à travers les années. 

Les Francofolies à l’international sont toutes portées par des acteurs locaux, mais ont des valeurs communes. 

Ce grand écart entre l’ultralocal et l’ultramarin peut interpeller, comment maintenez-vous un lien avec ces Francofolies sœurs ? 

Nous, les Francofolies de La Rochelle, parlons avec chacune de ces structures, mais elles ne communiquaient pas nécessairement les unes avec les autres. C’est pour cela qu’en 2019, nous avons décidé de créer une association « Les Francofolies autour du Monde ». 

Les organisateurs de Francofolies se retrouvent et s’accordent pour programmer de manière transversale leurs coups de cœur.

Cette année, par exemple, le groupe québécois, Rose, sera programmé sur plusieurs Francofolies. L’année dernière, c’était Suello, une artiste réunionnaise. Cela permet de créer, de faire circuler les artistes émergents et de leur ouvrir beaucoup d’opportunités. 

Cela permet de créer des moments incroyables : quand des artistes qu’on a soutenus sont capables de faire vibrer, à la fois La Rochelle, Montréal, Spa, ou La Réunion, c’est quand même assez incroyable !

Propos recueillis par Jacques-Guy Le Masne