Cabaret Vert : le choix assumé de ne plus croître ?

Le festival ardennais revient du 20 au 23 août à Charleville-Mézières pour célébrer sa vingtième édition avec Deftones, GIMS et Theodora.

Cabaret Vert 2025

Crédit : Mickaël Tchakmakdjian

En 2005, Julien Sauvage et trois amis décident de monter un festival dans les Ardennes, soucieux de mettre en valeur ce département. De cette initiative naît le Cabaret Vert, un événement qui, vingt ans plus tard, réunit plus de 100 000 festivaliers et s’impose comme l’un des principaux rendez-vous musicaux de l’été de la région Grand Est.

À l’occasion de l’anniversaire du festival, Cédric Cheminaud, qui le codirige avec son cofondateur depuis 2022, revient sur la trajectoire de cet événement associatif et les équilibres qui la maintiennent.

L’évolution du défi ardennais

Conçu pour ne pas reposer essentiellement sur le financement public et porté par une poignée de bénévoles, le Cabaret Vert passe rapidement de 10 000 festivaliers au total à 25 000 festivaliers journaliers aujourd’hui, dont 40 % venus de l’extérieur du territoire. En deux décennies, le square Bayard a accueilli des artistes comme Travis Scott, Stromae, Queens of the Stone Age ou encore Calvin Harris.

Cédric Cheminaud, arrivé après huit ans à la tête de la Cartonnerie à Reims, nous livre son ressenti quant au chemin parcouru : « C’est un projet incroyable. Quatre personnes qui montent un événement qui, en vingt éditions, réunit plus de 100 000 festivaliers avec des artistes internationaux. C’est d’autant plus touchant car le festival a su garder ses valeurs : une association, une vingtaine de salariés, une belle aventure humaine. »

Pour cette édition anniversaire, l’objectif n’est pas de rompre avec ce qui a été construit mais de le consolider. « 2026, ce n’est pas l’année des grandes surprises sur le site mais celle où l’on finit ce qu’on a commencé », explique le codirecteur, en référence au réaménagement progressif engagé depuis 2022, qui a notamment conduit à faire traverser la Meuse au public et à réimplanter le festival au cœur de la nature ardennaise.

Pont flottant traversant la Meuse
Crédit : G. Morisset

Une édition thématisée

Alors qu’il s’est longtemps revendiqué comme un festival généraliste, le Cabaret Vert se heurte aujourd’hui à une réalité de marché : « Les gens qui avaient 20 ans en 2005 n’ont pas les mêmes envies que ceux qui ont 20 ans aujourd’hui », confie Cédric Cheminaud.

Face à ce constat, le festival a choisi de structurer son édition anniversaire autour de journées à l’identité artistique affirmée. Le jeudi est placé sous le signe du métal, avec le retour des Deftones, premier groupe d’envergure internationale accueilli par le festival en 2009. Le vendredi bascule vers le rock classique, avec Nick Cave & The Bad Seeds. Le samedi tourne autour du rap et de la pop urbaine, avec des artistes comme La Rvfleuse et miki. Enfin, le dimanche adopte un registre plus rassembleur, familial porté par la présence de GIMS.

Ce pari répond aussi à une concurrence accrue, non plus seulement entre festivals, mais avec les grandes salles et les stades. « On se bat contre des moulins à vent. Notre diversité est presque devenue un handicap », reconnaît le directeur adjoint. Les résultats de billetterie semblent pour l’instant valider ce choix, les objectifs étant dépassés à quelques semaines de l’ouverture. Quant au prolongement de ce format, Cédric Cheminaud préfère rester prudent : « C’est peut-être quelque chose vers lequel on ira à l’avenir mais ce n’est pas aussi manichéen que ça. Ce qui est intéressant dans un festival c’est que rien n’est permanent, on peut essayer plusieurs choses. »

La direction artistique, pilotée depuis 2010 par Christian Allex et Vivien Becle, revendique par ailleurs un rôle de défrichage. Théodora en est l’illustration la plus récente : présente sur une petite scène l’an dernier, elle revient cette année sur la grande scène. « On a toujours voulu accompagner les artistes. Aujourd’hui, par exemple, on n’est plus capable de programmer Tyler, The Creator, et pourtant il était dans notre programmation à l’époque. C’est ça, la richesse du Cabaret Vert », raconte-t-il.

Tyler, The Creator sur la scène du Cabaret Vert en 2015
Crédit : Kmeron

Le pari de l’indépendance

Avec seulement 4 % de financement public sur un budget de 12 millions d’euros, le Cabaret Vert, organisé par l’association FLaP, fonctionne sans l’appui de grands groupes privés. L’essentiel des ressources provient de la billetterie, des bars et de la restauration, complété par un réseau de plus de 500 entreprises locales engagées dans un mécénat territorial. « On préfère rencontrer 500 chefs d’entreprise locaux pour mieux s’ancrer dans le territoire. Je ne suis pas sûr que le soutien soit le même avec des gros sponsors, ils ne vont pas forcément suivre quand ça va mal. Ici, tout le monde participe à sa petite échelle, et c’est ça qui fait notre force  », confie Cédric Cheminaud.

La question de la croissance est tranchée. Après des années où l’objectif était d’être toujours plus grand, le festival a changé de logique. « Avec les années post-Covid, on s’est dit que vouloir toujours plus, c’était peut-être pas la stratégie la plus robuste. On croit au fait de s’inscrire dans le long terme », explique le codirecteur.

L’événement se fixe désormais un plafond entre 20 000 et 25 000 festivaliers par jour et mise sur une autre forme de développement. « Le but, ce n’est pas de grossir mais de s’étendre. » Une volonté qui renvoie à l’ambition originelle du Cabaret Vert à savoir mettre en valeur un territoire, et non pas seulement prôner la musique. C’est dans cet esprit que prend forme le projet du Cabaret Vert Village sur la friche de la Macérienne, un espace de vie pensé pour toute l’année qui qui prévoit d’ici 2029, entre autres : une école de musique, un espace hôtelier, des ateliers partagés ou un parc urbain aménagé de 15 hectares.

La Macérienne, siège de l’association FLaP et du Cabaret Vert

Vingt ans d’engagement environnemental

Dès la première édition, les fondateurs du Cabaret Vert se sont fixés un double objectif : mettre en valeur le territoire ardennais et laisser le moins d’empreinte écologique possible. Vingt ans plus tard, cette ambition se traduit concrètement dans le fonctionnement du festival : tri des déchets, circuits courts, restauration locale, absence de marques industrielles en alimentation. En 2025, le lancement d’un plan de décarbonation de l’énergie du festival a permis de supprimer progressivement les groupes électrogènes. En 2026, ce projet continue de se construire, avec pour horizon la création d’une boucle locale d’autoconsommation collective et un festival totalement autonome et alimenté en énergie verte d’ici 2030.

La démarche s’étend aussi à la sensibilisation du public, à travers des tables rondes et des espaces de débat sur les enjeux environnementaux. « Le but, ce n’est pas de décider pour les autres, mais d’informer. Si une centaine de personnes écoutent une table ronde, on est contents », affirme le directeur adjoint. Le festival se sert de ces quatre jours pour tenter de changer les mentalités au-delà du site : en montrant qu’il est possible de venir en bus ou en train, il espère modifier les habitudes au quotidien, dans un territoire semi-rural où la voiture reste le réflexe dominant.

C’est dans cette logique que s’inscrit le déploiement de navettes, la mobilité du public demeurant le poste d’émissions le plus lourd du bilan carbone.  Sur la restauration, le festival propose déjà 59 % d’offre végétarienne, mais se pose la question d’aller au-delà. « Passer à 100 %, n’est pas encore une option pour nous, il faut que l’on reste aussi vigilant à la pertinence avec notre territoire et la production dans les Ardennes », reconnaît Cédric Cheminaud.

Le changement climatique pèse également sur la logistique de l’événement. Alors que plusieurs festivals ont dû annuler leurs éditions cet été en raison de la canicule, le Cabaret Vert a anticipé ces scénarios dès 2024 : horaires d’ouverture revus, zones ombragées renforcées, points d’eau multipliés. « On a modifié l’implantation du festival pour aller chercher les espaces arborés et éviter les grandes plaines exposées », explique le codirecteur.

Scène Green Floor du Cabaret Vert

Fédérer et durer

Si la billetterie 2026 tend à conforter le choix des journées thématisées, le vrai défi reste ailleurs pour Cédric Cheminaud : rester connecté aux nouvelles générations sans pour autant tourner le dos au public qui a construit le festival. « Le risque pour le Cabaret Vert, c’est de s’enfermer dans son public initial. L’objectif, c’est justement de ne pas décrocher avec lui tout en maintenant ce lien avec le jeune public », explique-t-il.

Dans un secteur où plusieurs festivals ont disparu ou réduit leur format ces dernières années, la longévité elle-même est devenue un objectif. « On veut que le festival continue de fédérer et de proposer une vision artistique et culturelle intéressante », conclut le codirecteur.

Édition 2025 du Cabaret Vert

Article en partenariat avec le Cabaret Vert.