Matthias Leullier, directeur général adjoint de Live Nation France, décrypte les 3 Stades de France d’Aya Nakamura
Première artiste francophone à enchaîner trois dates consécutives dans l’enceinte dionysienne, Aya Nakamura a réuni 220 000 spectateurs ce week-end. Le producteur du show détaille la fabrication d'un concert pensé pendant plus de dix mois.
Matthias Leullier dans les bureaux de Live Nation France
Crédit : Abderahmane Lakhal pour Billboard France
En juillet 2024, le monde découvrait Aya Nakamura sur le pont des Arts, entourée de la Garde républicaine, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris. La séquence, précédée de mois d’attaques de l’extrême droite contestant sa légitimité à représenter la France, l’avait installée comme un symbole au-delà de la musique. Restait une question : l’artiste, devenue l’une des francophones les plus écoutées au monde, pouvait-elle exister à la même échelle sur scène ? Avant ce week-end de fin mai, elle n’avait plus donné de concert depuis 2023.
La réponse tient en trois soirs au Stade de France. 70 000 spectateurs le vendredi, 75 000 le samedi et le dimanche, après que les jauges ont été relevées en cours de week-end pour absorber la demande. Elle devenait ainsi la première artiste francophone à le remplir trois soirs consécutifs. Le show, lui, mobilisait 1 300 personnes au montage (un record au Stade de France), une quarantaine de danseurs, des voitures, une nacelle survolant la pelouse.
Derrière ce projet, il y a Live Nation France, filiale française du géant américain du spectacle vivant. Le pari était porté par son directeur général adjoint, Matthias Leullier. Ancien manager de Modjo dans les années 1990, cofondateur de Nous Productions en 2005, il a accompagné des artistes français à l’export avant de superviser la production des cérémonies des JO de Paris 2024, là même où il rencontre Aya Nakamura, dont il deviendra ensuite le producteur.
Il revient pour Billboard France sur les coulisses de ces trois concerts, son parcours, et sa lecture d’un marché du live en pleine bascule vers les grands formats.
Matthias Leullier dans les bureaux de Live Nation France Crédit : Abderahmane Lakhal pour Billboard France
Ses débuts
Comment avez-vous débuté dans la musique ?
J’étais étudiant à Dauphine et je pouvais me destiner à la finance, comme beaucoup. J’ai rapidement pris une autre direction.
J’ai commencé dans les années 1990 comme manager de Modjo. Romain Tranchart, Yann Destal et moi étions amis depuis le lycée. Au moment où je devais partir en Erasmus, ils me font écouter une cassette, Lady (Hear Me Tonight). J’ai senti le potentiel tout de suite, j’ai renoncé à partir, et on a vendu 2,5 millions de disques.
C’était l’âge d’or de la French Touch ?
Ils avaient fait écouter le titre à Guy-Manuel de Homem-Christo, de Daft Punk, pour le sortir sur son label Crydamoure. Il leur avait répondu qu’il n’était pas sûr que ça corresponde au label, mais qu’il y avait un énorme potentiel et qu’ils devaient aller voir les majors.
À cette époque, le live était secondaire. L’objectif principal, c’était de vendre des disques ; la scène venait après. Via mes activités de management, je gravitais déjà autour de Garance Productions, l’un des grands producteurs de l’époque.
En 2005, on s’est associés à plusieurs, dont Angelo Gopee et Florian Boucherez, avec son fondateur Salomon Hazot, pour créer notre propre société, Nous Productions. Notre premier grand concert, c’était Robbie Williams au Parc des Princes. Ont suivi Britney Spears, Justin Timberlake, Alicia Keys, Caravan Palace, et le lancement du festival Rock en Seine en parallèle.
Parmi les artistes féminines françaises de sa génération, aucune ne remplit des stades.
Matthias Leullier pour Billboard France
La collaboration avec Aya Nakamura
Comment avez-vous commencé à travailler avec Aya Nakamura ?
Tout part des JO. J’étais responsable des shows musicaux des cérémonies, et on est entrés en contact en 2023, au moment de lui proposer de performer à la cérémonie d’ouverture.
On s’est rencontrés avec Thomas Jolly et l’équipe artistique. Elle connaissait déjà Live Nation, on s’était croisés, mais c’est là qu’on a vraiment travaillé ensemble.
Et l’idée du Stade de France ?
Après les cérémonies, Aya réfléchissait à la direction qu’elle voulait donner à son projet et aux personnes avec qui le mener. Comme on était déjà en contact, on en est venus naturellement à en parler.
Ce qui s’est imposé, c’était le stade. Avec la bascule internationale et le succès des JO, on ne raisonnait plus seulement en remplissage, mais d’un cran au-dessus en production et en spectacle.
Pourquoi parler d’une première ?
Parmi les artistes féminines françaises de sa génération, aucune ne remplit des stades. Mylène Farmer en a fait plusieurs, mais pas d’affilée.
C’est ce qui permet de dire qu’Aya est la première à en enchaîner trois consécutifs. Pour nous, le pari ne faisait pas de doute, et le résultat nous a donné raison tout de suite.
Combien de temps faut-il pour préparer trois Stade de France ?
Plus de dix mois, entre planification, communication et production. Ça demande une anticipation stratégique forte.
Au départ, trois dates n’allaient pas de soi. On a vite compris qu’on aurait pu en faire quatre, voire cinq.
La conception du show
Quelles étaient vos références pour le spectacle ?
Le cahier des charges, c’était d’atteindre les standards d’un stade international. Aujourd’hui, elle joue dans cette cour-là. Mais il fallait que le show lui ressemble, avec ses codes et sa culture.
On dispose de tous les outils des grosses productions : SFX, vidéos, effets mécaniques, chorégraphie. La difficulté, c’est de ne pas les empiler, mais de les mettre au service d’un récit. Comme une histoire qu’on raconte.
On a beaucoup vu l’arrivée en hélicoptère. Comment ces séquences ont-elles été pensées ?
Plusieurs références se croisaient, dont les JO et son statut de « reine de France ». En ouverture, une quarantaine de danseurs forment sa garde, dans l’esprit de la garde républicaine.
On a joué avec ces codes, autour de son arrivée en hélicoptère. Le premier acte enchaîne ensuite ses débuts, sur une tonalité plus nostalgique.
Et le tableau autour des médias et de la banderole ?
J’ai traversé avec elle les polémiques des JO : l’emballement de la fachosphère, les attaques misogynes et racistes. Tout ça s’est retourné contre ses auteurs et a paradoxalement nourri son aura à l’étranger, avec des papiers dans le Time ou le Guardian.
J’avais en tête une intervention de l’historien Patrick Boucheron, garant du storytelling des cérémonies, qui parlait d’Aya comme de « l’enfant de la nation », que la garde venait protéger. Je voulais absolument retrouver cette idée sur scène.
On a donc repris de vraies unes de presse — les gens à qui on dit qu’elles sont authentiques n’y croient pas. La banderole des Natifs en était le point culminant. On l’a brûlée avec de vrais lance-flammes, en en faisant un moment de spectacle.
Techniquement, comment fonctionne cet effet ?
L’illusion était bien faite. En stade, le public regarde l’écran les trois quarts du temps, même avec 42 performeurs et des voitures sur le plateau. L’image fait donc partie intégrante du spectacle, ce n’est pas une simple captation.
On avait tourné des séquences en amont, intégré des médias 3D et mélangé le tout à de la reprise caméra en direct. Pour la banderole, quand les lance-flammes approchent de l’écran, un média se déclenche et crée la flamme.
Le public voit l’écran brûler, et la flamme révèle Aya filmée en direct derrière. C’est ce mélange entre effet physique, média 3D et captation live qu’on a le plus travaillé.
Vous aviez aussi un dispositif scénique particulier.
Oui, une box : une petite scène intégrée dans l’écran, au-dessus du plateau principal. Elle nous servait à jouer sur les rapports d’échelle, parfois en split screen, parfois sur l’écran entier.
Aya pouvait y être assise comme sur un podium photo, ou apparaître en très grand face à elle-même en chair et en os sur scène. C’était le fil visuel du show.
Et la séquence club, avec les voitures ?
Elle arrive dans une Maserati pendant qu’une Testarossa sort de l’autre côté, une caméra embarquée dans l’habitacle. Elle en descend, et un invité différent l’attend chaque soir : Hamza le premier, Fally Ipupa le deuxième, Tiakola le troisième.
On bascule alors dans une ambiance de club, de nuit, avec Dja Dja, Baby et d’autres titres. RnBoi arrive notamment avec une pole dancer.
Matthias Leullier dans les bureaux de Live Nation France Crédit : Abderahmane Lakhal pour Billboard France
Comment s’est fait le choix des invités, soir par soir ?
Il y avait d’abord un concept de premières parties réservées à de jeunes artistes féminines, pour leur offrir ce public. Entre elles et les guests, on a eu 20 à 30 artistes par soir.
Certains étaient attendus, parce qu’ils ont un titre avec elle, comme SDM. D’autres l’étaient moins : Charlotte Cardin, par exemple, c’est Aya qui l’a souhaitée, alors qu’elles n’ont aucun morceau en commun.
Corneille, qu’elle admire beaucoup, est venu du Canada reprendre leur titre commun, Avec classe. Il y a eu aussi Ronisia, Shay. On tenait à ces vraies surprises.
Et les moments les plus intimes avec Oumou Sangaré ou sa mère ?
L’idée était de couper avec les gros effets. Elle apparaissait sur une scène avancée au milieu des tribunes, dans un dispositif presque nu, pour parler d’autre chose : ses racines, d’où elle vient.
Sa mère est griot, on savait qu’elle viendrait chanter. Il y avait aussi un passage au piano avec Charlotte Cardin.
Cette séquence tombait à la pénombre, entre chien et loup, ce qui collait avec sa lumière. C’est l’un des défis du stade : une partie du spectacle se joue en plein jour, et il faut caler le récit sur la tombée de la nuit.
Vous avez pu montrer en exclusivité le nouveau maillot du PSG avec deux étoiles. Comment cela s’est-il fait ?
C’était délicat. La finale commençait à 18 heures, donc en théorie le résultat tombait avant le concert. On avait obtenu un maillot du PSG via le club et Nike, sous embargo strict.
En cas de défaite, hors de question qu’il apparaisse ou fuite sur les réseaux. Sauf que le match est allé aux tirs au but : elle est montée sur scène sans qu’on connaisse encore l’issue.
On avait préparé les deux scénarios. La victoire est tombée pendant le concert, et la mise en scène a été ajustée en direct pour qu’elle sorte le maillot.
Et le final ?
Une séquence plus lyrique. Elle arrive sur Soldat, avec sa garde et une grande traîne.
Puis vient Fly, le dernier titre, dans une orchestration signée Victor Le Masne, avec qui on avait travaillé sur les JO. Elle s’envole alors sur une nacelle qui survole le stade, sous les feux d’artifice.
Le public a vu un vrai spectacle. Je ne pense pas qu’on revoie de sitôt une production d’un artiste francophone de cette envergure.
Un moment qui résume Aya, selon vous ?
Le dernier soir, plusieurs stylistes travaillaient sur elle, et elle décide finalement de monter en survêtement Nike. On avait prévu une autre intro, puisqu’elle était arrivée en hélicoptère les deux premiers soirs.
Cette fois, c’est un fourgon blindé qui débarque dans l’enceinte, se fait stopper, et qu’on ouvre comme dans un braquage. Aya en sort, en survêtement, et longe tout le premier rang.
Beaucoup d’idées peuvent venir de l’équipe, mais à un moment, c’est elle qui tranche. La vision est la sienne.
Matthias Leullier dans les bureaux de Live Nation France Crédit : Abderahmane Lakhal pour Billboard France
La place du marché français pour Live Nation
Quelle place occupe la France au sein du groupe ?
Démographiquement, le marché est plus petit que l’Inde ou l’Allemagne. Mais l’attractivité de la France et le rayonnement de Paris sont singuliers, les JO de 2024 l’ont montré.
Paris est devenue une place importante pour les résidences : c’est la ville du PSG, de Chanel, de Daft Punk, de la mode et de la gastronomie… et d’Aya. On sous-estime souvent cette influence dans l’Hexagone, alors qu’elle reste forte à l’international.
Comment les trajectoires d’artistes ont-elles évolué ?
Il y a dix ans, jouer en stade était rare. Aujourd’hui, enchaîner plusieurs dates devient courant.
Mais le métier ne change pas : accompagner les artistes dans un développement durable. Tous n’ont pas vocation au stade ou à l’arena. Du club au festival, les formats sont complémentaires ; l’essentiel est de proposer la bonne expérience à chaque public.
Propos recueillis par Ulysse Hennessy pour Billboard France