Béatrice Desgranges, directrice du festival Marsatac : « C’est une fête qui va nous faire du bien à toutes et tous ! »

Comment le rendez-vous marseillais est-il devenu, au fil des années, un acteur territorial majeur et a su lier d’étroits liens avec les acteurs publics ? 

Béatrice Desgranges, fondatrice et directrice du festival Marsatac

Crédit : Jonathan Belin

Pensé pour offrir à la ville de Marseille l’occasion de faire la fête sur une musique qui lui ressemble, le festival Marsatac revient pour sa 28ème édition à partir du 12 juin. Pour rester indépendant et, selon sa directrice, fidèle à son identité, le rendez-vous estival a appris à travailler en étroite collaboration avec les autorités locales. 

Béatrice Desgranges revient sur la nécessité, pour elle, de porter des projets de société. Selon elle, c’est justement le caractère indépendant du festival qui permet d’y allouer les fonds, d’expérimenter des dispositifs, et de les promouvoir à plus large échelle. Par ces efforts, le festival est devenu un interlocuteur crédible aux yeux des acteurs publics et a su établir un dialogue pérenne. Entretien. 

Un festival indépendant 

Nous ne sommes pas un groupe capitalistique, tous nos bénéfices sont reversés à nos projets et à leur croissance.

Dans quel contexte avez-vous créé Marsatac ?

J’ai vécu à Londres après mes études. À ce moment-là, la musique a pris beaucoup de place dans ma vie, entre les concerts, les soirées électroniques, les raves du milieu des années 1990… Mais, en rentrant à Marseille, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de proposition qui correspondait à ces esthétiques. Il fallait traverser la France pour trouver un festival qui nous plaisait. 

Justement, en 1999, la ville de Marseille a lancé un appel à projet dans le cadre des célébrations des 2600 ans de la ville. Pour y répondre, j’ai créé l’association Orane en 1998. C’est dans ce cadre-là qu’est née la première édition du festival Marsatac, qui était 100% hip-hop, 100% Marseille. L’aventure est née d’une envie de jeunes Marseillaises, d’avoir dans leur ville un événement qui porte leurs esthétiques. 

Et aujourd’hui, comment définiriez-vous l’ADN du festival ?

Notre identité tient beaucoup au caractère indépendant du festival. Nous sommes une association à la fois juridiquement, mais aussi, et surtout, dans la manière dont nous envisageons notre développement.

Nous ne sommes pas un groupe capitalistique, tous nos bénéfices sont reversés à nos projets et à leur croissance. Cela nous permet de démultiplier nos champs d’action ainsi que notre impact social et territorial.

Si je pouvais faire en sorte que tous les petits Marseillais aient, dans leur scolarité, l’opportunité de participer aux ateliers d’initiation musicale de Marsatac School, j’adorerais ça. Cela implique d’aller chercher des moyens et de convaincre des partenaires car nous ne sommes pas adossés à une structure financière majeure qui soutiendrait d’emblée tous ces projets.

Il faut discuter, parlementer, créer des relations de confiance et innover. Finalement, tout tient à cette indépendance qui est vraiment au cœur de Marsatac.

Vos partenaires principaux sont effectivement des partenaires institutionnels, ville, région, métropole

Comment avez-vous créé cette confiance, qui vous a permis de conserver votre indépendance ? 

Nous sommes accompagnés par les collectivités territoriales depuis une trentaine d’années. Nous avons donc une bonne compréhension mutuelle. Mais surtout, nous avons compris que, dans un contexte où les financements publics sont de plus en plus difficiles à obtenir, il faut être proactif et insuffler des dynamiques vertueuses. 

En ce sens, nous sommes des acteurs politiques car nous mettons en place des dispositifs pour prendre à bras le corps des problèmes de société. 

En 2008, nous avons commencé à travailler sur les questions d’écoresponsabilité, à un moment où aucun acteur public ne s’était emparé du sujet. Aussi, quand la métropole a voulu créer sa charte des évènements écoresponsables, elle a invité Marsatac à participer à sa rédaction.

Grâce à nos dispositifs et aux moyens que nous mettons, nous acquérons une expertise qui nous permet ensuite d’aider les collectivités publiques. 

Marsatac
Crédit : Xavier B

La diversité des dispositifs Marsatac 

Nous sommes un laboratoire, nos dispositifs sont des expérimentations qui doivent servir le territoire et ses habitants

Marsatac est une galaxie dans laquelle on retrouve une multitude d’organismes : le dispositif Safer (aujourd’hui déployé sur de nombreux autres festivals), le programme d’émergence d’artistes La Frappe, Marsatac Agency et d’autres encore. 

Comment organisez-vous les collaborations entre ces organismes afin de créer une unité et une cohérence autour de la marque Marsatac ?

Notre sens de la mise en partage et du collectif aujourd’hui, je pense que c’est une marque de fabrique installée et reconnue dans l’écosystème des festivals français.

Les trois jours de festival sont la vitrine de tous nos savoir-faire : émergence artistique, écoresponsabilité, enjeux de société, bienveillance, lutte contre les VSS, importance de l’éducation, solidarité… Mais tout cela tient à un travail fourni tout au long de l’année sur un territoire donné, en lien étroit avec les localités. 

Les exemples de La Frappe et de Marsatac Agency l’illustrent bien. En 2019, nous avons créé La Frappe. Le but de ce programme était d’offrir une résidence à des artistes hip-hop marseillais pour qu’ils apprennent à se connaître, à travailler ensemble et livrent une performance live.

Après le succès de cette première année, nous avons décidé de continuer le programme et de créer Marsatac Agency en 2020. C’est une agence de développement et d’accompagnement des artistes. L’idée est d’agir pour les artistes tout au long de l’année, et plus seulement pendant le festival.

Ces programmes sont complémentaires et nous permettent à la fois d’approfondir nos racines marseillaises et de creuser de nouveaux sillons en passant d’un opérateur musical à un opérateur culturel, ancré dans les enjeux de société. 

Comment jugez-vous le succès de vos programmes pour décider de les prolonger ou non ? 

En fait, nous sommes un laboratoire, nos dispositifs sont des expérimentations qui doivent servir le territoire et ses habitants, c’est ça la métrique. Par exemple, en 2020, nous avons pensé à créer un dispositif de lutte et de prévention contre les VSS en milieu festif, articulé autour d’une application en géolocalisation, d’une maraude et d’un stand pour recueillir la parole : Safer. 

Il a très bien fonctionné à notre échelle. Nous avons donc pensé à le mutualiser pour le mettre à disposition des autres festivals comme l’Insane, le Cercle, le Papillon de Nuit… C’est pour ça que je parle de laboratoire : on expérimente chez nous et si ça fonctionne, on continue à les faire vivre. On nous a même demandé de l’implémenter sur les plages, et carrément de l’intégrer dans le tissu social, au-delà du festival.

De 1999 à 2026 : l’évolution des festivals 

Aujourd’hui, notre plus gros concurrent est le Vélodrome 

Vous partagez vos projets avec les autres festivals, n’y a-t-il donc pas de concurrence entre vous ? Comment vos relations avec les autres acteurs du spectacle vivant ont-elles évolué depuis 1999 ?

Nous partageons bien évidemment ce qui relève du bien commun. C’est le cas du dispositif Safer, mais pas seulement. Nous avons également travaillé avec les ministères de la Culture, de la Santé et de la Transition écologique à partir des résultats de nos études sur la gestion des nuisances acoustiques. 

Pour ce qui est de l’évolution de nos relations avec les acteurs du spectacle vivant, nous avons effectivement assisté à beaucoup de changements en une trentaine d’années. Dans les années 2010, par exemple, un grand nombre de festivals ont émergé, jusqu’à ce qu’il y en ait trop, ce qui a pu fragiliser l’écosystème et créer une certaine concurrence. 

Et depuis la crise sanitaire, ce paysage a-t-il été à nouveau bouleversé ?

La crise sanitaire a transformé le paysage, tant et si bien qu’aujourd’hui, le sujet principal n’est plus la relation entre les festivals, mais entre les festivals et les autres acteurs du spectacle vivant. À mon sens, aujourd’hui, notre plus gros concurrent est le Vélodrome, autrement dit, les salles qui accueillent de très grandes jauges. 

Il s’agit d’une véritable transformation de l’écosystème puisque, quand j’ai commencé, les stades n’accueillaient pas de concert en été. C’était une entente tacite qui faisait de la saison estivale, le temps des festivals. Le reste de l’année était réservé aux arénas et aux stades

Les modes de production des concerts ont aussi évolué en notre défaveur. Les productions des concerts de stars sont adaptées à des jauges bien supérieures aux nôtres. Avant, notre capacité à programmer des têtes d’affiche permettait aux publics de découvrir des artistes émergents. Vous veniez à Marsatac pour voir Marc Rebillet et vous partez amoureux de Saint-Levant, par exemple.

Aujourd’hui, en partie du fait des plateformes d’écoute et des réseaux sociaux, qui compartimentent beaucoup les auditeurs, les artistes sont plus prompts à défendre leurs tournées et à rendre les grosses dates prioritaires par rapport aux festivals. 

Il nous faut donc faire de la pédagogie auprès des festivaliers, montrer aux fans de La Mano 1.9, qu’aller le voir à Marsatac leur permettra de découvrir d’autres artistes et de vivre toute une expérience de festival.

Il nous faut aussi faire de la pédagogie auprès des têtes d’affiche pour qu’ils promeuvent activement leurs dates en festival. Et pour ce faire, nous devons leur expliquer leur rôle clé dans l’écosystème musical pour promouvoir les jeunes artistes. 

La Mano 1.9
Crédit : Viktoria Petroff

Y êtes-vous parvenu en 2026 ? Comment envisagez-vous cette édition ?

Cette année notre comité de programmation a réussi à anticiper les tendances et c’est magique de voir tous ces noms sur notre affiche. Nous avons programmé toutes les grandes figures de la scène rap de l’année.

Dimanche, nous expérimentons un format inédit, une journée familiale, une journée de fête autour de la solidarité. On y met en lumière des associations qui défendent les causes auxquelles on tient. On va beaucoup rire lors de l’élection de Miss Cagole Marsatac, et finir sur le set de DJ Seb au soleil couchant. 

Marsatac est une fête qui va nous faire du bien à toutes et à tous !

Propos recueillis par Jacques-Guy Le Masne