Petites salles de concert : quel modèle pour demain ?
Youssoupha au Café Julien en 2024
Selon un rapport du Sénat publié en août 2026, 40 % des scènes de musiques actuelles étaient déficitaires en 2025, la progression du secteur restant portée par les grandes jauges et les concerts de grande ampleur. Dans ce contexte, les salles de petite et moyenne taille cherchent de nouveaux équilibres.
Le Café Julien, la plus petite salle de l’Espace Julien à Marseille, et le Bijou, à Toulouse, en offrent deux illustrations. Le premier a rouvert le 2 octobre 2026 après sept mois de travaux. Sa jauge est passée de 180 à 280 places et le lieu accueille désormais du public en journée. Le second fonctionne depuis le printemps 2026 dans une nouvelle configuration, avec 177 places debout contre 89 places assises auparavant. Transformé en coopérative en 2024, il teste depuis septembre un abonnement mensuel.
Ces deux trajectoires dessinent les marges de manœuvre, mais aussi les limites, d’un modèle sous tension. Poids des financements publics, taille de la jauge, ouverture au-delà des soirs de concert, gouvernance, place dans le parcours des artistes : sur chacun de ces terrains, les deux salles ont fait des choix. Marie Ketele et Thomas Pertuy, à la tête de l’Espace Julien, et Kévin Goret, président-directeur général du Bijou, détaillent comment ils tentent de concilier équilibre économique, prise de risque et accompagnement des artistes.
Le soutien public, clé de voûte de l’équilibre
Au Bijou, le constat est sans détour. « C’est impossible pour nos modèles de fonctionner sans subventions », affirme Kévin Goret. Selon lui, en dessous de 300 ou 400 places, une salle ne peut couvrir ni la rémunération d’une équipe permanente ni ses charges courantes, comme l’électricité.
Ces coûts sont d’autant plus lourds que l’activité du Bijou est soutenue. Avec 180 dates par an, la salle toulousaine mobilise une équipe sur place tous les jours. Elle s’engage aussi à rémunérer les artistes, qu’elle produise elle-même les concerts ou passe par des contrats de cession. Pour se passer des aides, il faudrait vendre les billets 35 euros, contre 15 euros en moyenne aujourd’hui, sans perdre de spectateurs. Une hypothèse que la direction écarte.
La situation de l’Espace Julien nuance cette analyse sans la contredire. Géré depuis 2023 par l’association La Responsabilité des Rêves, le lieu dispose d’une Grande Salle de 1 000 places en plein centre-ville de Marseille, qui génère une part importante de ressources propres. Selon ses responsables, les financements publics représentent ainsi environ 20 % de son budget, contre 40 % en moyenne pour une salle de musiques actuelles.
Sans subventions, l’Espace Julien pourrait continuer à fonctionner en privilégiant la location à la production. Mais ce serait au détriment de sa mission de soutien aux artistes locaux. « Nous ne pourrions pas développer tout l’accompagnement de la scène locale », précise la co-direction.
À Toulouse, le PDG du Bijou partage ce point de vue. Sans soutien public, la salle devrait renoncer à la prise de risque. « Dans ce cas, on ne programme que ce qui marche, et quand on ne peut pas payer les artistes, on ne les paie pas », décrit-il. Kévin Goret évoque lui aussi le modèle de la location, dans lequel les artistes ou leurs productions paient pour se produire. Un fonctionnement auquel il oppose le projet défendu par le Bijou depuis plusieurs décennies. « Nous faisons de la découverte, nous prenons des risques, nous accompagnons les artistes et nous nous assurons qu’ils soient rémunérés », souligne-t-il.
Les deux directions font par ailleurs état d’une baisse des subventions. Pour y faire face, l’Espace Julien, dont les partenaires publics se limitent à la Ville de Marseille et à la DRAC, cherche à développer d’autres sources de financement, comme le mécénat. Quant au Bijou, il teste depuis septembre un abonnement mensuel à 15 euros, qui donne accès à tous ses spectacles. Inspirée des salles de sport, des plateformes de streaming et des abonnements du Stade Toulousain, l’offre doit donner à la direction une meilleure visibilité sur ses recettes.

Crédit : William Cannarella
La jauge, premier levier économique
Pour les deux salles, l’agrandissement de la jauge répond d’abord à une contrainte économique. Au Café Julien, l’équipe dirigeante explique que l’essor des clubs, aux capacités toujours plus grandes, a creusé l’écart avec son ancien format de 180 places, devenu trop étroit pour rester dans la course. Le nouveau seuil retenu tient également compte de la réglementation. « Dès le départ, nous savions que nous ne voulions pas dépasser 300 places », indique la co-direction. Au-delà, la salle changerait de catégorie, avec d’autres obligations de sécurité et d’autres dispositifs d’aide. En dessous, elle reste éligible à des aides au développement. Les travaux ont représenté 1,3 million d’euros, financés à 53 % par le Centre national de la musique, à 27 % par la Ville de Marseille et à 20 % par La Responsabilité des Rêves.
Au Bijou, l’ancienne configuration ne permettait pas d’équilibrer les soirées. « À 89 places assises, il n’y avait aucune économie possible », explique son PDG. L’agrandissement a imposé une mise aux normes du bâtiment et la création d’une nouvelle sortie de secours. Depuis, la billetterie a plus que doublé. À ce jour, la salle a déjà vendu environ 2 500 billets pour ses concerts de septembre à janvier, contre 1 100 un an plus tôt au même moment.
« Avec 177 places, on commence à avoir un début d’économie, si on remplit et si nos contrats avec les productions et les artistes sont bien négociés », nuance Kévin Goret. Ce dernier précise qu’une soirée peut parfois dégager une marge, mais qu’il faudrait répéter ce résultat chaque soir pour assurer la viabilité du lieu. Selon le dirigeant, cette hausse ne suffira pas à remplacer les aides nécessaires au fonctionnement à l’année.
La jauge agit aussi sur la programmation. De 2002 à 2026, les chaises étaient fixées au sol, ce qui empêchait d’accueillir certaines esthétiques. La configuration debout permet à la salle toulousaine d’y revenir, avec le rock, le métal ou les DJ sets. La francophonie reste le fil rouge du lieu. À plus long terme, la direction souhaite porter la jauge à 250 ou 300 places. Plus qu’un simple levier financier, l’agrandissement rend ainsi au Bijou une liberté artistique que sa configuration assise lui avait fait perdre.

Faire vivre le lieu en dehors des concerts
Pour élargir leur public et diversifier leurs usages, les deux salles misent aussi sur une présence au-delà des soirs de concert. Au Café Julien, cette idée de lieu de vie a été pensée dès le début du projet. « Tout l’enjeu est de trouver les moyens d’en avoir l’usage », relève la co-direction. Une baie vitrée ouvre désormais la salle sur le Cours Julien, quartier emblématique de Marseille connu pour son street art. Le lieu dispose aussi d’une entrée distincte de celle de l’Espace Julien. Le jeudi, il accueille le public en journée avec un bar, de la restauration et des activités culturelles. Webradios, lectures musicales, conférences et sessions d’écoute d’albums font partie de la programmation envisagée.
Cette ouverture répond à une évolution des pratiques culturelles. « Les jeunes ont aujourd’hui plus de mal à sortir dans les lieux culturels, beaucoup de choses passent par l’écran », observent les responsables du Café Julien. Le premier trimestre est présenté comme une phase de test. L’objectif est d’augmenter progressivement le nombre de jours d’ouverture à partir de 2027. Cette extension dépendra des moyens humains : l’équipe compte aujourd’hui sept permanents, et des créations de postes sont prévues.
Au Bijou, ce fonctionnement est inscrit dans l’histoire du lieu. Depuis 1989, la salle est installée à l’arrière d’un bistrot du quartier Croix-de-Pierre, qui fait aussi office de restaurant. Son PDG la décrit comme « un lieu générateur de rencontres et de souvenirs ». Chaque mois, le Bijou organise des scènes ouvertes. Il accueille aussi des artistes en résidence ou pour l’enregistrement d’albums en public.

Repenser la gouvernance
Les deux salles ont aussi revu leur organisation. La Responsabilité des Rêves réunit quatre acteurs culturels marseillais (Grand Bonheur, Le Makeda, Le Théâtre de l’Œuvre et La Mesón). La mutualisation permet de monter des projets communs entre plusieurs lieux. Le Théâtre de l’Œuvre, en travaux jusqu’en janvier 2028, doit accueillir des locaux de répétition et une salle de résidence. Les responsables de l’association décrivent le projet comme une forme de scène de musiques actuelles répartie sur quatre lieux, sans le label.
Au Bijou, l’association qui gérait les concerts est devenue il y a deux ans et demi une société coopérative d’intérêt collectif. Celle-ci a racheté l’ensemble des parts de la SARL qui exploitait le bar et le restaurant. Pour Kévin Goret, ce montage protège le projet culturel, un repreneur devant désormais racheter les parts de l’ensemble des sociétaires.
Le statut permet aussi de mobiliser le public, invité à acheter des parts sociales. Le dirigeant en relativise toutefois la portée économique. « La plupart des gens mettent 50 euros, parfois un peu plus, et leur soutien s’arrête là », constate-t-il. Selon lui, la coopérative crée surtout un public impliqué dans le projet.

Crédit : Adrien Pateau
Un tremplin dans le parcours des artistes
Au-delà des chiffres, ces salles occupent une place spécifique dans le développement et la carrière des artistes.
À Toulouse, le Bijou se présente comme la dernière salle de cette jauge en centre-ville. Viennent ensuite le Rex, avec 500 places, la Cabane, avec 750 places, puis le Bikini, avec 1 500 places. Selon son PDG, atteindre ces jauges suppose de convertir une audience en ligne en public réel, ce qui reste difficile pour un artiste en développement. La salle toulousaine accueille ainsi des artistes trop installés pour un bar, mais pas encore en mesure de remplir le Rex ou le Bikini. « C’est vraiment l’entre-deux parfait », résume-t-il. Ces artistes y jouent dans les mêmes conditions techniques et d’accueil qu’au Bikini, à l’échelle d’une salle de 177 places. Le dirigeant compare ce rôle à celui de la Boule Noire à Paris.
À Marseille, la co-direction du Café Julien décrit « une jauge facilement abordable pour un artiste en début de carrière ». Elle met aussi en avant la proximité entre la scène et le public, que l’on ne retrouve plus vraiment, selon elle, dans les salles de musiques actuelles récentes. Celles-ci ont souvent été construites en dehors des centres-villes, avec des scènes plus hautes. Le lieu propose des cartes blanches mensuelles à des collectifs locaux et prévoit un format dédié aux artistes marseillais, avec un partage des recettes. L’équipe produit environ 150 dates par an, dans ses lieux et chez des partenaires, et propose une trentaine de jours de résidence.
Reste à savoir si ces ajustements suffiront. Entre des subventions en recul et une élection présidentielle en 2027 susceptible de rebattre les cartes des politiques culturelles, ces salles ont tout intérêt à consolider leur modèle avant l’échéance.