Ismaël Kané : « Nous voulons nous positionner comme une alternative »

EXCLUSIF. Le visage de la filiale française de Believe Music Publishing révèle ses premières signatures et revient sur ses objectifs stratégiques.
Ismaël Kané, directeur de Believe Music Publishing France

Félix Deveaux pour Billboard France

Le 7 octobre 2025, Believe annonçait le lancement de sa branche consacrée aux éditions : Believe Music Publishing. Cette nouvelle filiale s’appuie sur le rachat en 2023 de Sentric Music Group, éditeur britannique qui représentait alors plus de quatre millions de morceaux et 400 000 auteurs-compositeurs dans plus de 200 territoires.

Alors que Chris Meehan prend la tête de cette nouvelle entité à l’échelle globale, Ismaël Kané, qui supervisait auparavant les activités éditoriales de la structure indépendante Blue Sky, est nommé à la direction de la branche française. Parmi ses premières signatures figurent La Mano 1.9, Inside Publishing, Hydro4k, Amima, Anaïs Cardot et R2.

Dans ce contexte, Ismaël Kané se livre en exclusivité pour Billboard France sur la stratégie déployée par le groupe pour les prochaines années.

Comment en êtes-vous venu à travailler dans l’industrie musicale ?

À la base, je viens du droit. J’ai fait un double diplôme en management et en droit des affaires. Après plusieurs expériences juridiques, je me suis assez vite rendu compte que ce n’était pas ce qui me plaisait.

À l’époque, j’étais déjà passionné de musique. Je me renseignais beaucoup sur l’industrie et je voyais des exemples autour de moi de personnes qui commençaient à travailler dans le secteur car, à la même période, l’EMIC a été créée. 

J’ai fait une première alternance chez Universal Music Publishing et ensuite, ça s’est enchaîné. 

Je suis arrivé aux débuts de Blue Sky pour accompagner Sacha [ndt : fondateur et PDG de Blue Sky] sur le label et le publishing. Grâce à cette expérience, j’ai appris les fondamentaux de l’édition. C’est ce qui m’a permis d’en avoir une vision plus globale.

Au départ, c’était un hasard, mais le publishing est rapidement devenu une évidence. Tu arrives plus tôt sur la carrière d’un artiste et tu es au cœur de la création : développer la proposition musicale et gérer le catalogue, suivre les auteurs, les compositeurs, les éditeurs sur leur carrière. Tout cela en y ajoutant une grande dimension humaine.

Félix Deveaux pour Billboard France

Quelles sont les grandes lignes de votre stratégie pour Believe Music Publishing en France à horizon 2026 ?

L’objectif, dans un premier temps, est de construire un roster cohérent. Nous voulons accompagner des profils d’auteurs, de compositeurs et d’éditeurs qui ont une vision, des capacités, une forte éthique de travail, et surtout une singularité. Nous partons d’un catalogue vierge en France, donc l’enjeu est d’accélérer cette phase de construction, avec une approche globale.

Nous sommes très flexibles : selon les profils et la typologie d’acteurs, nous pourrons proposer des contrats de préférence, de la gestion ou d’autres formules adaptées. Je rencontre chaque personne individuellement pour comprendre ses besoins, ses attentes vis-à-vis de notre maison afin d’évaluer si nous pouvons être le bon partenaire. 

Pour déployer notre stratégie, nous allons nous appuyer sur nos forces, en particulier les synergies internes : le recording, le live, mais aussi le publishing global et les équipes à l’international. 

Believe Music Publishing s’appuie sur le rachat de Sentric, un éditeur britannique. Des rachats sont-ils prévus sur le marché français ?

Avant même leur acquisition par Believe, les équipes de Sentric opéraient déjà sur plusieurs territoires. Elles avaient donc établi des partenariats à l’international, notamment en France, avec des modalités contractuelles parfois différentes de celles que nous développons aujourd’hui. L’ambition est de capitaliser sur ce qui existe déjà, tout en créant une identité et un positionnement forts pour le marché français.

Concernant les projets de rachat, notre priorité est de développer une entité publishing à part entière : signer des auteurs, des compositeurs, des éditeurs, et les soutenir sur le long terme. 

À partir de là, plusieurs scénarios peuvent se présenter. Nous pouvons accompagner ces talents de manière organique et, si des opportunités de rachat apparaissent et font sens, la porte est ouverte.

Y a-t-il déjà des esthétiques vers lesquelles vous souhaitez vous orienter concernant vos futures signatures ?

Chez Blue Sky, nous avons beaucoup travaillé autour des esthétiques hip-hop, rap et afro. C’était en lien avec mon réseau initial et ce que j’écoutais le plus. Très rapidement, nous avons élargi notre champ d’action à l’international et sur d’autres genres. 

Je ne suis pas arrivé chez Believe Music Publishing pour créer une cellule rap. L’ambition est bien plus large : signer sur tous les genres. Nous avons évidemment une force historique et indéniable sur le rap et le hip-hop, grâce à la présence de Believe sur ce segment, mais nous abritons de nombreux labels et réussites dans d’autres esthétiques. Nous pouvons déjà envisager des signatures en pop ou en électro. En réalité, nous n’avons aucune limite.

Félix Deveaux pour Billboard France

Quels sont vos critères de signature aujourd’hui ? 

Nos critères reposent d’abord sur le talent. Il faut que les œuvres soient fortes et qu’elles reflètent réellement la personnalité de chacun de nos auteurs ou compositeurs.

Ensuite, il y a le travail. Un éditeur est là pour être un moteur supplémentaire pour l’auteur ou le compositeur. Mais si l’auteur ou compositeur n’a pas la même volonté d’avancer, tout le travail fourni perd en efficacité. Je recherche donc des talents qui ont du potentiel, mais aussi une éthique de travail solide et une vision. Notre rôle, ensuite, est d’aider à préciser cette vision, d’identifier les axes de développement, et d’ouvrir des perspectives qu’ils n’avaient pas forcément envisagées.

Et enfin, il y a un autre critère fondamental pour moi : l’humain. L’esprit de Believe Music Publishing, que je porte aussi, c’est de créer une relation dans laquelle on peut partager, avancer et grandir quotidiennement ensemble. 

Ne craignez-vous pas, en passant de Blue Sky à Believe, de perdre en proximité quotidienne ? 

Non, je n’ai pas peur parce que c’est mon fil conducteur. Peu importe la maison dans laquelle je travaille, c’est quelque chose que je garde avec moi. Et surtout, je ne suis pas seul. Sur le publishing, au niveau global, il y a plus de 160 personnes qui accompagnent les auteurs et les compositeurs, chacun à son niveau et avec ses propres spécialités. 

Ensuite, concernant les types de deals, je suis très favorable aux coéditions. Si un partenaire apporte une force complémentaire, notamment le day-to-day, je préfère travailler avec lui et signer à deux. Believe apporte la structure, les outils, la dimension internationale. Le partenaire indépendant, lui, apporte parfois une présence plus constante. Les deux approches se complètent.

Sur le marché français, les majors disposent chacune de leur branche édition depuis plusieurs années. Comment concurrencer ces acteurs établis ? 

Nous ne cherchons pas à concurrencer qui que ce soit. Nous voulons nous positionner comme une alternative, en proposant une solution plus agile et plus transparente. 

Believe Music Publishing possède des spécificités fortes, au niveau global, qui nous permettent d’accompagner les auteurs, les compositeurs et les éditeurs de manière très adaptée à leurs besoins. Nous voulons offrir des solutions réellement personnalisées, plus lisibles, plus ouvertes.

Le monde du publishing reste assez opaque. Ce n’est pas simple de suivre ses droits et comprendre ses revenus. Or, c’est précisément le cœur de la philosophie de Sentric à l’origine : remettre l’auteur au centre du dispositif, aussi bien en termes de développement artistique que de transparence sur les flux financiers. C’est un travail que nous poursuivons pour toutes les personnes que nous accompagnons. 

Dans votre communiqué de lancement, vous indiquiez « générer des revenus supérieurs de 13 points aux taux du marché ». Concrètement, comment parvenez-vous à être aussi compétitifs ?

Cela découle directement des spécificités du modèle Believe Music Publishing. Plusieurs axes expliquent nos résultats et les chiffres que nous pouvons mettre en avant aujourd’hui.

Le premier, c’est la collecte à la source à l’échelle mondiale. Sur plus de 200 territoires, nous collectons directement auprès des organismes de gestion collective. Cela limite le nombre d’intermédiaires, réduit les pertes de revenus, et accélère la collecte comme la redistribution. Là où, traditionnellement, un éditeur va passer par une chaîne de sous-éditeurs locaux, nous fonctionnons en direct. Cela raccourcit les délais et augmente le volume de revenus que nous sommes en mesure de collecter et redistribuer.

Le deuxième point, c’est la technologie développée par Sentric, notamment son moteur de matching. Il identifie plus efficacement des utilisations ou des revenus qui, dans d’autres modèles, ne seraient pas collectés. 

Nous collectons donc plus vite, plus près de la source, et avec moins de pertes. 

Félix Deveaux pour Billboard France

Concernant la technologie Sentric, comment expliquer que vos concurrents ne disposent pas de ce type de solution ?

Je ne peux pas parler au nom des autres acteurs, mais je pense que l’édition est un secteur ancien, avec des pratiques qui n’ont pas toujours évolué sur certains aspects. Il y a eu des progrès, et il continue d’y en avoir, heureusement. Chacun agit pour faire avancer les choses, mais Sentric et Believe ont été construits dès le départ autour d’une vision de rupture.

L’objectif initial était d’accélérer sur ces sujets technologiques et opérationnels, d’apporter des solutions innovantes au service des créateurs, qu’il s’agisse de recording ou de publishing.

Concrètement, comment s’articule votre relation avec la Sacem ?

Nous travaillons directement avec la plupart des organismes de gestion collective dans le monde. C’est un modèle bilatéral, que ce soit avec la Sacem, la GEMA, la PRS, l’ASCAP ou la BMI. Nos équipes les rencontrent régulièrement pour faire évoluer les processus : identifier les typologies de revenus sur lesquelles il a pu y avoir un blocage, comprendre pourquoi un autre organisme aurait traité ce flux différemment, et analyser ce qui peut être amélioré.

Notre approche ne consiste pas uniquement à demander des optimisations aux organismes de gestion collective. Nous observons aussi leur fonctionnement, les dynamiques du marché, les contraintes techniques et opérationnelles. Lorsque nous identifions des pistes d’amélioration ou développons de nouveaux outils, nous les mettons en place ensemble. 

C’est une logique de collaboration continue qui est bénéfique pour tout l’écosystème. Pour nous, parce que nos besoins et nos propositions sont entendus et parfois intégrés directement dans les systèmes des OGC. Pour les OGC, parce que certaines solutions qu’ils n’avaient pas envisagées émergent grâce à nos retours ou s’inspirent de pratiques observées chez d’autres organismes. 

Et en France, des partenariats se construisent-ils déjà ?

La Sacem est très efficace, tant sur ses systèmes que sur ses équipes. Lorsque j’ai pris mon poste, nous sommes allés les rencontrer rapidement pour comprendre comment renforcer notre collaboration.

Ce qui m’a toujours marqué, déjà à l’époque où j’étais chez Blue Sky, c’est leur dimension humaine. À l’époque, ils nous avaient invités pour présenter l’ensemble des services dont nous pouvions bénéficier et pour réfléchir à ce que nous pouvions développer ensemble. Aujourd’hui, chez Believe, la dynamique est la même, mais à une échelle différente : nous pouvons contribuer davantage.

Lors d’une précédente interview, Henri Jamet expliquait que l’ambition de Believe était de devenir une One Global MusicCompany.  Comment créez-vous des ponts entre vos auteurs et vos différentes branches ?

Tout repose sur la cohérence et la pertinence. Lorsqu’une signature se présente, nous ne cherchons pas à forcer un partenariat systématique avec le recording, le live et le publishing. Si cela fait sens pour l’artiste, si les équipes peuvent réellement apporter une valeur ajoutée, alors nous avançons ensemble. Sinon, nous laissons les choses se structurer naturellement.

Lorsque l’écosystème s’aligne, en revanche, c’est extrêmement efficace. Nous travaillons les uns à côté des autres, donc cela contribue à une construction collective au service du développement de l’artiste.

De mon côté, dès que je vois une opportunité de synergie avec un auteur ou un compositeur, je vais voir les autres labels de Believe et j’échange avec eux sur leurs projets, leurs orientations, les profils qu’ils souhaitent développer. Si j’ai la bonne personne pour apporter une valeur créative, nous travaillons ensemble. 

Pour autant, si je peux construire un excellent projet avec un compositeur Believe et un auteur signé ailleurs, ou avec un artiste signé dans une autre structure, je le fais avec plaisir. L’objectif premier, c’est toujours l’intérêt de l’artiste. 

Cette dynamique ne concerne pas uniquement la France. Elle est déjà active à l’international. Nous avons commencé à instaurer les mêmes ponts entre les différents pays, sur le recording comme sur le publishing. J’ai déjà signé plusieurs auteurs et compositeurs qui travaillent en synergie avec nos équipes internationales.

Je peux citer l’exemple de ¥ellow Bucks ou Adekunle Gold. Lorsqu’ils sont venus à Paris, nous avons réuni dans la même salle les équipes marketing France, les équipes publishing, les équipes recording. Cela a créé une vraie dynamique. 

L’idée, au fond, est simple : exploiter pleinement ce que Believe peut offrir lorsque nous activons son réseau global. Je pense que ce sera l’une de nos plus grandes forces.

Félix Deveaux pour Billboard France

Pouvez-vous déjà communiquer sur les premières signatures côté France ? 

Parmi nos premières signatures en local, on peut citer La Mano 1.9, Anaïs Cardot et R2. Ce dernier est un artiste que je connais depuis longtemps. Avant même le succès massif de RUINART cet été, il avait déjà une vraie dynamique. Toutes les qualités dont nous parlions plus tôt étaient réunies : talent, vision, éthique de travail, et un sens de l’humain très fort.

C’est aussi un profil que nous accompagnons en coédition avec mes amis de Blue Sky, ce qui nous permet de combiner nos forces et d’apporter une envergure plus large qu’en restant isolés.

Nous avons également signé un compositeur, Hydro4k. Lorsqu’on s’est rencontrés, il était très jeune, avec quelques placements, un environnement encore assez niche, mais une détermination exceptionnelle. Il partait seul à Atlanta pour organiser des sessions et développer son réseau. Là aussi, toutes les qualités étaient présentes. Aujourd’hui, il enchaîne les sessions avec des artistes de tous horizons et à tous les niveaux.

Nous avons aussi signé un auteur et topliner, Amima. C’est un auteur remarquable, qui a récemment collaboré sur SPIDER de GIMS et Dystinct, un beau succès. Au-delà de ses compétences, c’est quelqu’un avec qui l’échange humain est constant. Nous créons beaucoup ensemble, dans des styles variés. Je le positionne aussi bien sur du rap que sur de la chanson française, de la pop ou des collaborations internationales. Nous travaillons d’ailleurs avec des artistes colombiens, et nous explorons des pistes de développement sur ce marché.

Enfin, pour représenter un autre type de partenariat, nous accompagnons l’éditeur Inside Publishing. C’est un cas très concret qui illustre les forces de Believe Music Publishing à l’échelle globale. Pour un acteur dont les revenus sont très diversifiés et internationaux, notre système de collecte directe est particulièrement stratégique : collecte à la source, redistribution rapide, technologie de matching qui réduit les pertes, suivi précis des flux. Ce sont des outils essentiels pour un catalogue comme le leur, et cette dimension technique vient compléter le travail créatif et humain que nous offrons à d’autres profils.

Ces exemples montrent la diversité des signatures : auteurs, compositeurs, éditeurs, différentes tailles, différents types de deals. L’essentiel, c’est que nous estimions pouvoir être les bons partenaires pour les accompagner et avancer dans la même direction.

Selon la CISAC, la collecte de droits d’auteur atteint un niveau historique, proche de 14 milliards d’euros, avec une croissance de 65 % depuis 2015. Comment expliquez-vous cette tendance ?

Elle repose sur plusieurs facteurs.  D’abord, le digital. La montée en puissance des usages numériques a entraîné une progression très forte des revenus d’édition. 

Ensuite, il y a le retour du live et des diffusions auprès du public après la période Covid. La reprise globale de l’activité culturelle a joué comme un véritable accélérateur. L’ensemble du marché s’est redynamisé, et mécaniquement, cela s’est vu dans les chiffres de l’édition.

Il faut surtout souligner l’évolution du modèle de l’édition globale. C’est un système ancien, avec des fondements qui n’ont pas beaucoup changé, mais qui a connu des améliorations importantes ces dernières années. Des acteurs comme Sentric et Believe ont fortement contribué à moderniser le secteur et ces innovations ont permis de capter des revenus qui, autrefois, se perdaient ou n’étaient pas collectés auprès de certains partenaires.

De manière générale, toute l’industrie s’est professionnalisée dans sa capacité à identifier, collecter et distribuer, ce qui explique la croissance observée. 

Pourquoi parle-t-on davantage d’édition aujourd’hui ? Je n’ai pas trente ans d’expérience pour comparer avec le passé, mais ce que j’observe en France, c’est un intérêt accru pour l’ensemble de l’industrie musicale et que les contenus pédagogiques jouent un rôle majeur. Cela rend l’édition beaucoup plus accessible et compréhensible.

Par ailleurs, les auteurs et les compositeurs sont davantage mis en avant. Pendant un temps, on regrettait que leur rôle soit sous-valorisé. Il y a eu une prise de conscience générale. Aujourd’hui, on comprend mieux les mécanismes, les enjeux, les chiffres. Cela contribue à remettre l’édition au centre.

Il y a plus de possibilités dans le milieu de l’édition, et c’est ce qui peut être attirant. Aujourd’hui, on peut travailler avec un compositeur sur du rap, de la pop ou de l’électro. 

Côté recording, on inscrit un artiste dans une direction artistique globale. Il y a une proposition, une image, un discours, une cohérence à défendre. Selon les profils, certaines collaborations sont possibles, y compris à l’international ou sur d’autres esthétiques, mais cela reste encadré. Certains artistes ont une grande liberté, d’autres évoluent dans un cadre très balisé. Il n’est pas possible de multiplier les collaborations hors univers sans que ce soit réfléchi et cohérent.

Pour un auteur ou un compositeur, c’est très différent. Ce qui prime, c’est la musique. Le rôle de l’éditeur, tel que je le conçois aujourd’hui, consiste avant tout à créer des opportunités : mettre deux personnes en relation, les réunir en studio, et laisser la création opérer. C’est souvent suffisant pour faire émerger quelque chose de fort.

Personnellement, je vois mon métier d’éditeur comme un rôle de connexion et d’accompagnement. Je peux être présent en studio, donner un avis, orienter si nécessaire, mais ce n’est pas le cœur de mon approche. Ce qui m’importe, c’est de comprendre les profils, les personnalités, les besoins. Lorsqu’un artiste ou une équipe a un besoin précis, je réfléchis immédiatement à la personne qui pourra correspondre, musicalement et humainement. 

Une fois la connexion établie, nous prenons le relais sur tout le reste : dépôts, administration, collecte, redistribution. 

Les artistes « enregistrés » portent une image publique forte, ils sont exposés. Les auteurs et compositeurs, eux, sont souvent invisibles pour le grand public. Cette discrétion leur offre une liberté créative énorme. Ils peuvent tester, tenter, se tromper parfois, réussir là où ils ne s’y attendaient pas. C’est cette liberté-là qui rend ce métier aussi stimulant.

Félix Deveaux pour Billboard France

Côté indépendance, on parle beaucoup d’autonomie dans la musique enregistrée, mais l’auto-édition semble plus rare, pourquoi ?

Être éditeur, c’est un métier à part entière. Il y a une lourde complexité administrative, juridique et opérationnelle. Le publishing est un écosystème historiquement opaque, difficile à appréhender, même pour des professionnels. Pour un artiste ou un auteur, se dire qu’il faut gérer tout cela en parallèle de la création musicale peut vite devenir dissuasif.

C’est souvent plus pertinent de s’entourer de partenaires qui maîtrisent ces mécanismes, d’apprendre avec eux et de monter en compétence progressivement. 

Quand les auteurs et compositeurs comprennent réellement le fonctionnement du publishing, ils deviennent plus matures dans leurs choix. Certains pourront même, s’ils le souhaitent, devenir éditeurs à leur tour. D’autres préféreront déléguer cette partie à un partenaire. Les deux options sont valables. 

Je n’ai jamais cherché à infantiliser les personnes que j’accompagne. Au contraire, je veux leur donner les outils pour qu’elles deviennent de meilleurs partenaires. Cela crée une relation de long terme, fondée sur la confiance et la compréhension mutuelle. Quelqu’un qui comprend l’écosystème est aussi plus à même de coconstruire, de coéditer, d’apporter une vraie valeur dans la relation.

Aujourd’hui, il y a une vraie évolution : davantage de volonté d’indépendance, de conservation de droits, de deals plus équilibrés. Je trouve cela sain, à condition que ce soit bien fait. Je préfère largement travailler avec quelqu’un qui comprend ce qu’il apporte et ce que j’apporte, et partager la valeur intelligemment, plutôt que de raisonner en logique de captation maximale.

C’est cette vision long terme, basée sur les partenariats et la pédagogie que je veux défendre chez Believe Music Publishing pour les années à venir. 

Propos recueillis par Sinclair Langlois