Marie Sabot, directrice de We Love Green : « Faites-nous confiance, les futures stars sont chez nous. »

15 ans après la première édition de We Love Green, sa directrice et cofondatrice revient sur le rôle social et environnemental du festival.

Marie Sabot, directrice et cofondatrice de We Love Green

Crédit : Philippe Lévy

Quand Marie Sabot cofonde We Love Green en 2011, le pari est double : proposer un festival musical défricheur tout en faisant de la question environnementale un axe central de son organisation. Consommation énergétique, gestion des déchets, alimentation, autant de chantiers que l’événement prend en charge dès ses premières éditions, à une époque où ce type de démarches restait marginal dans le secteur. Depuis, ces pratiques se sont largement diffusées dans les grands festivals, au point d’être devenues un standard du secteur.

Avant We Love Green, cette dernière était déjà la cofondatrice de We Love Art, une agence de production et de communication. Elle avait passé vingt ans comme organisatrice de soirée dans des lieux divers comme le Grand Palais, le Carrousel du Louvre ou même des usines désaffectées. C’est dans ce contexte qu’elle lance We Love Green en 2011, avec l’idée d’appliquer la même rigueur de production à un événement en plein air pensé autrement.

La programmation obéit à une logique similaire. We Love Green revendique une attention aux artistes émergents, en parallèle des têtes d’affiche. Le festival cite volontiers des noms comme Rosalía, Angèle, Aya, PNL, Damso, Jorja Smith… programmés avant leur succès international.

Marie Sabot revient également sur ce qu’elle conçoit comme la dimension sociale de l’événement : un espace de rencontres entre publics, genres et artistes différents. Une ambition que cette édition 2026 entend, selon elle, incarner. Entretien. 

We Love Green : la dernière génération des grands festivals français

Nous essayons d’être un moteur de réflexion au sein de l’écosystème musical.

Tout d’abord, pourriez-vous rappeler brièvement l’histoire du festival, pour resituer l’acteur qu’est We Love Green au sein de l’écosystème français ?

We Love Green fête ses quinze ans cette année. Il se déroule à Paris depuis 2011, et c’est le plus jeune des grands festivals. Il fait partie de la dernière génération des grands festivals français.

Les autres grands festivals, comme Rock-en-Seine ou le Printemps de Bourges, ont vingt ou trente ans et ont pu se construire grâce au soutien des collectivités territoriales et autres acteurs sociaux.

We Love Green est arrivé plus tard et a été, de fait, beaucoup moins soutenu par les politiques publiques. Ce qui a pu entraîner des difficultés par le passé est aujourd’hui une aménité, puisque nous avons appris à faire sans. Nous sommes néanmoins touchés par la fin des aides publiques, actuellement de 1,8 %.

Au-delà de ce statut de benjamin, nous essayons d’être un moteur de réflexion au sein de l’écosystème musical. Je suis par exemple la représentante des festivals français, avec Doudou de Radical, au sein du syndicat Ekhoscène. 

Nous participons à des tables rondes depuis plus de 10 ans, à des workshops, des centres de réflexion, à toutes les échelles : locales, parisiennes, franciliennes et internationales. Et nous engageons des discussions au sein de groupes de travail nationaux comme la DGCA, la direction générale de la création artistique. 

Plus qu’à simplement organiser le festival, nous réfléchissons vraiment à l’évolution de la filière.

Marie Sabot 
Crédit : Keffer

Vous êtes arrivés en 2011 avec une proposition, celle d’axer le festival autour des enjeux de climat et de biodiversité. 

À votre avis, votre engagement écologique a-t-il pu jouer un rôle de différenciation concurrentielle et vous permettre de vous imposer comme un festival majeur à l’échelle nationale ?

À l’origine, nous organisions de grands évènements de musique électronique, au Grand Palais, sous l’Arche de la Défense, au Carrousel du Louvre, dans d’anciennes usines, des parcs aquatiques, des musées… Bref, nous avions été habitués à changer d’environnement régulièrement et avons donc acquis une grande adaptabilité.

Quand nous avons décidé de faire des festivals en plein air, nous avons voulu moderniser notre façon de produire nos évènements : consommer de l’énergie de manière plus raisonnée, faire attention aux sujets abordés, à la gestion de nos entrants, de nos déchets et de l’alimentation. C’est en ce sens que nous avons été novateurs.

En quinze ans, les choses ont énormément changé. Le festival a aujourd’hui une stature solide. Notre ambition écologique est devenue le standard des grands festivals. 

La base de l’écoresponsabilité (bien trier ses déchets, ne pas utiliser de diesel mais du HVO, qui est un carburant issu de déchets verts, avoir des approches végétariennes, sourcer la matière première des restaurants) a désormais été intégrée à de très nombreux festivals. 

Aujourd’hui, nous ne sommes ni plus ni moins écoresponsables que beaucoup d’entre eux. Mais nous avons ouvert des voies et des discussions professionnelles ou institutionnelles, testé des modèles, et fait émerger des savoir-faire. 

Nous restons reconnus pour cette action pionnière. Les organisateurs des Jeux Olympiques de Paris 2024 ont par exemple fait des séminaires chez We Love Green en 2022 et 2023 pour observer nos bonnes pratiques.

Cependant, aujourd’hui, nous avons atteint un plafond de verre. Si je voulais, par exemple, un fret uniquement ferroviaire ou fluvial, ça ne serait pas possible, car les infrastructures ne le permettent pas. L’environnement social dans lequel évolue le festival ne permet pas d’aller plus loin en matière écologique.

Notre action passe désormais par les sujets que l’on aborde au sein du festival. Nous essayons de maintenir une dynamique vertueuse, même si beaucoup des financements verts sur lesquels nous avons pu nous appuyer il y a quatre ou cinq ans ont disparu aujourd’hui.

Dresser des ponts entre les publics 

Des gens qui aiment ce côté skateuse punk de Hayley Williams peuvent trouver Addison Rae absolument géniale et se rejoindre dans la musique.

À l’origine, comme vous le disiez, vous étiez davantage tournés vers la musique électronique. 

Qu’est-ce qui a motivé cette transition vers une programmation plus éclectique ?

Notre obsession est de mélanger les gens qui ne se croisent pas, de dresser des ponts entre les genres, les artistes et les publics.

La demande de concerts explose, plus 73 % de tickets ont été achetés l’année dernière. Grâce aux réseaux sociaux et autres médias, le public crée une relation de grande proximité avec eux et veut les rencontrer en concert. On le voit au niveau des ventes.

Or, quand on va voir un concert à Bercy, à Pleyel, au Zénith ou au Stade de France, on rencontre une communauté, celle de l’artiste. On parle un même langage, on se rassemble dans un univers commun. 

Notre rôle, en tant que festival, c’est de décloisonner tout cela, de faire en sorte que des communautés qui ne se croisent pas en temps normal puissent se rencontrer. Et cette volonté se reflète dans la programmation : le même jour, il y aura par exemple Theodora, Addison Rae, Oklou, Ki/Ki, Hayley Williams et Mac DeMarco. 

Pour nous, c’est très important de créer des ponts entre des artistes, des audiences et des communautés qui ne se connaissent pas. Se dire qu’on fait finalement partie d’une même génération, que des gens qui aiment ce côté skateuse punk de Hayley Williams peuvent trouver Addison Rae absolument géniale et se rejoindre dans la musique. 

Pour un festival en juin 2026, la programmation se boucle entre octobre et décembre 2025. Il s’agit donc de parier sur ce qui sera, à notre sens, le son de l’époque. 

Ninajirachi, Rusowsky, BB Trickz, Danyl, Oklou, Jim Legxacy, NeS, tous ces jeunes artistes qui vont représenter le festival sont le son de l’époque, avec d’autres figures établies comme Gorillaz, un artiste iconique, ou Theodora que l’on avait déjà reçue l’année dernière.

We Love Green, programmation 2026

Accompagner les artistes 

Josman écrit des textes extraordinaires. C’est un poète qui devrait être étudié dans les collèges.

PNL et Aya Nakamura ont donné leur premier concert en festival à We Love Green, Tyler, The Creator y a joué avant d’obtenir son Grammy, et Rosalía avant d’acquérir la stature qu’elle a aujourd’hui.

Comment faites-vous pour repérer les artistes avant leur explosion ? Quels sont les signes avant-coureurs ?

C’est un travail de longue haleine. Nos équipes en charge de la programmation se réunissent chaque semaine, écoutent évidemment beaucoup de musique, discutent avec beaucoup d’agents et décryptent les signaux pour comprendre les dynamiques musicales du moment. 

Cela donne lieu à des moments incroyables, comme avec PNL que nous avions reçu en 2016, puis en 2022. 

Certains artistes peuvent éclore chez nous puis devenir des têtes d’affiche dans d’autres grands festivals, c’est le jeu quand on est un festival défricheur. C’est pour ça que notre message au public est : “Faites-nous confiance, les futures stars sont chez nous.”

L’artiste Dijon, par exemple, qui joue le vendredi 5 juin, en face de Gorillaz, est peut-être la future star. C’est le producteur de Justin Bieber, on l’a vu à Coachella avec lui. Peut-être que sur son prochain album, il sortira quatre titres qui feront de lui une tête d’affiche totale et une véritable icône.

Il y a un gros travail de curation qui demande de faire beaucoup de recherches, de voyages, de concerts et de festivals. Certains festivals sous-traitent leur programmation à des programmateurs extérieurs, mais ce n’est pas notre cas. 

Il y a aussi un sujet de cohérence. On réfléchit à ce que le public va aller voir, aux publics qui vont se croiser, en imaginant un parcours utilisateur.

Dans la programmation 2026, quelle place avez-vous réservée aux artistes émergents par rapport aux têtes d’affiche ? 

Je pense qu’on a entre 50 et 60 % d’artistes émergents. On a deux scènes spécifiques pour eux : la Canopée et la scène du Think Tank. La première accueille entre 7 et 8 000 personnes. Il faut donc que les artistes aient la carrure de tenir ce genre de scène.

C’est celle sur laquelle s’est produite Theodora l’année dernière. 

Diriez-vous que le festival doit être autant un révélateur d’artistes pour le public qu’un révélateur d’artistes pour eux-mêmes ? 

Oui, complètement. Il faut qu’on se dise que l’artiste a la capacité, le charisme, d’emporter 7 000 personnes. On parie sur ces gens-là, qui parfois explosent avec deux titres. Ce n’est pas facile. Quand on sent qu’ils ont les épaules, on peut les upgrader sur une scène plus grande. 

Par exemple, quand on a accueilli Rosalía, en 2019, après la sortie de Malamente, ça n’a pas été simple. La scène sur laquelle on l’avait mise était trop petite par rapport à sa prestance. On a rencontré le même problème avec Aya Nakamura, qui venait de sortir Pookie. On l’avait programmée à 16h, et à 16h30, il y avait 35 000 personnes sur place. 

Alors quand on a reçu Josman, il y a deux ans, on l’a changé de scène. Il devait se produire sur la Carrière, et nous l’avons finalement mis en mainstage. Il y a des choses qu’il faut sentir, je ne saurais pas très bien l’expliquer. Josman écrit des textes extraordinaires. C’est un poète qui devrait être étudié dans les collèges.

Ce sont des artistes pour lesquels on essaie de se dire : ils sont prêts pour plus, ils le méritent, c’est le moment.

Le rôle social des festivals

We Love Green, édition 2024
Crédit : ssefreh

Justement, on assiste aujourd’hui à une explosion des concerts en arenas et en stades.

Comment s’insèrent les festivals, et en particulier We Love Green, dans cette dynamique ?

Certains artistes ne jouent désormais plus en festival ; Kendrick Lamar, par exemple, ne tourne aujourd’hui plus qu’en stade ou en aréna. 

D’un point de vue financier, les cachets de ces artistes sont désormais quasi inatteignables, entre deux et cinq millions. Et d’un point de vue purement logistique, ce sont des artistes qui ne rentrent plus en festivals et dont les tournées ne sont d’ailleurs pas calibrées pour.

Souvent, les festivaliers nous demandent pourquoi on ne programme pas tel ou tel artiste. Ce n’est pas qu’on ne veut pas, mais ces artistes-là ont décidé de ne plus jouer en festival, Dua Lipa, par exemple.

Cette tendance de fond d’artistes qui ne veulent plus jouer en festival se questionne. En effet, ils ne voient parfois plus les festivals comme faisant partie d’un projet sociétal, projet sociétal qu’ils disent pourtant défendre par ailleurs. 

Pourtant les festivals sont un objet de partage. C’est une image qu’il faut réinsuffler. C’est ce que nous essayons de faire cette année en croisant les artistes, les genres musicaux et les publics. 

Quelle serait donc la couleur dominante de l’édition 2026 ? Un mot, une phrase qui caractériserait cette programmation, à vos yeux.

C’est une programmation, à mon sens, extrêmement émouvante et fédératrice. 

Un festival est certes un lieu de musique, mais aussi de rencontres. On vient avec des amis, on repart avec d’autres, on devient fan d’un ou d’une artiste que l’on écoute pour la première fois.

Les individualités qui constituent cette programmation, même les artistes moins connus, c’est un peu la bande de potes rêvée qu’on voudrait avoir.

Propos recueillis par Jacques-Guy Le Masne