Tamás Kádár : « Le Sziget est plus qu’un simple festival de musique »

Le directeur du festival hongrois revient sur les origines du plus grand rassemblement culturel du pays, le retour de son fondateur aux commandes, ainsi que les ambitions d'une édition 2026 pensée comme un manifeste de liberté face à un contexte politique hostile. Entretien.

Tamás Kádár au Sziget Festival

Crédit : Kriza Marton

À l’automne 2025, le Sziget a failli disparaître.

Le fonds d’investissement américain KKR, qui avait racheté Superstruct Entertainment pour 1,3 milliard d’euros en juin 2024, et avec lui le festival budapestois, décide de se retirer de Hongrie. Pertes de 4,5 millions d’euros en 2023, près de 10 millions en 2024, climat politique instable : l’équation ne fonctionnait plus pour cet acteur financier.

Le contrat d’exploitation avec la ville de Budapest est résilié. Pendant quelques semaines, le plus grand festival de Hongrie, avec ses centaines de milliers de visiteurs, son public venu de cent pays et ses 1 000 performances par édition, est menacé de mort.

C’est Károly Gerendai, cofondateur du Sziget en 1993, qui sauvera la mise. Retiré de l’organisation depuis 2017, date à laquelle Superstruct avait acquis 70 % du festival, il revient en 2025 et négocie en urgence un nouveau bail avec la municipalité de Budapest, trouve des investisseurs, dont Budapest Park, le plus grand espace de concert en plein air de la capitale hongroise, et reprend les rênes de Sziget Zrt.

En novembre 2025, le festival confirmait son édition 2026 du 11 au 15 août, sur l’île d’Óbuda.

À ses côtés pour piloter cette renaissance : Tamás Kádár, CEO du Sziget depuis une quinzaine d’années. Avant de diriger le festival, Kádár a passé 17 ans dans la publicité et les médias à Budapest.

Il a fondé sa propre agence, cofondé la radio alternative radiocafé, puis dirigé une station commerciale nationale. Un profil à cheval entre industrie culturelle et entrepreneuriat, qui lui a permis de traverser les années Superstruct tout en maintenant l’équipe historique en place. Entretien.

La genèse du festival

À cette époque, […] il n’existait pas de cadre institutionnel pour que les jeunes puissent sortir, se retrouver, écouter de la musique

Comment est-ce que le festival a démarré ?

La première édition s’est déroulée en 1993. À cette époque, nous étions à peine quelques années après la chute du système communiste en Hongrie, et il n’existait pas de cadre institutionnel pour que les jeunes puissent sortir, se retrouver, écouter de la musique. Nous n’avions pas de festivals, car à l’époque communiste, tous les festivals étaient organisés par l’État, et l’entrepreneuriat n’avait pas encore vraiment démarré dans le monde de la musique.

Les fondateurs avaient alors l’idée de créer quelque chose où l’on rassemble des gens, où ils puissent s’amuser, autour de la musique et de toutes sortes de formes artistiques.

Dès la première édition, nous avons accueilli 40 000 personnes, ce qui était déjà beaucoup, et le festival durait une semaine.

À l’époque, le billet d’entrée avait la forme d’un collier, ils n’avaient pas encore l’expérience des bracelets. Il était donc difficile de mesurer la fréquentation, car beaucoup de gens passaient à l’entrée et repassaient le collier à quelqu’un d’autre qui entrait gratuitement. C’était assez peu professionnel, mais fait avec beaucoup d’amour.

Bien sûr, ils ont perdu beaucoup d’argent dans cette première édition. Pour la deuxième, ils ont eu besoin du soutien de la municipalité de Budapest. À partir de la troisième édition, le public était bien mieux mesuré, l’organisation bien meilleure. Je pense que c’est cette troisième édition qui ressemblait vraiment à un festival. Et c’est ce qui est le plus important : la naissance de ce festival a en réalité défini son ADN.

Il y a encore aujourd’hui une atmosphère très particulière, c’est vraiment un lieu de rassemblement, avec toutes sortes d’arts de la scène. Cet ancrage culturel très diversifié est resté le même après 33 ans.

L’île, l’âme du festival

Le Sziget a atteint un demi-million de visiteurs.

Comment préservez-vous l’esprit originel du festival malgré la croissance et les changements de propriétaires ?

L’un des facteurs clés, c’est l’endroit où nous le faisons. Sziget signifie « île » en hongrois, et nous nous trouvons effectivement sur une île. C’est très difficile à décrire, mais c’est une atmosphère très particulière.

Vous êtes au cœur d’une ville, très proche de la nature. Le parc est rempli d’arbres, l’environnement est vraiment verdoyant. Cette dualité, être en ville tout en étant dans la nature en même temps, pouvoir camper partout, poser votre tente où bon vous semble, tous ces petits éléments sont restés identiques tout au long de ces années.

Peu importe le changement de propriétaire en 2017, lorsque le Sziget a été vendu à Superstruct, car eux aussi savaient et sentaient que l’épine dorsale de ce festival, c’est cette atmosphère particulière, et ils ne voulaient pas la changer.

Des erreurs ont été commises tout au long du chemin — pas seulement avec Superstruct, mais aussi avant, et je pense que nous en ferons encore après — mais ce qui est resté, c’est cette atmosphère vraiment unique, qui vient du lieu et des personnes qui font ce festival. Ce sont presque les mêmes personnes depuis 15 ans, date à laquelle je suis arrivé.

Le changement de propriétaire n’a pas signifié que nous avons changé d’équipe, de lieu, ou quoi que ce soit. Bien sûr, il y a eu un changement de stratégie, le flux de travail a été influencé à bien des égards par Superstruct, mais ce sont les mêmes personnes, la même mentalité, le même lieu : c’est le facteur clé pour maintenir ce festival tel qu’il était.

Retour du fondateur, virage stratégique

Nous mettons le focus sur l’expérience globale du festival. Nous voulons retrouver notre équilibre entre le line-up de la scène principale et l’expérience du festival.

Maintenant que l’équipe originale est de retour, qu’est-ce qui change ?

Pour comprendre, il faut parler de ce qui a changé avec Superstruct. Depuis le COVID, nous avons ce problème avec les cachets des artistes, les shows en arènes et les tournées. La stratégie principale de Superstruct était de mettre davantage de focus et d’argent sur les artistes, en espérant avoir les meilleures programmations et tous les grands noms.

Mais tous les autres éléments de programmation étaient un peu mis de côté : le théâtre, la danse, le cirque, tous ces éléments qui ne sont pas en première ligne mais qui sont cruciaux pour ce festival.

Maintenant que le fondateur est de retour, nous avons simplement changé de stratégie. Nous n’allons plus nous concentrer exclusivement sur les artistes, sur le line-up ou les têtes d’affiche, mais à nouveau, nous mettons le focus sur l’expérience globale du festival. Comment il se présente, quels types de petites scènes nous pouvons créer, quelles installations nous pouvons intégrer, comment nous rapprocher davantage de Budapest en tant que ville, comment faire partie du tourisme à Budapest.

Cela ne signifie pas que le line-up n’est pas important. Il l’est. Il est absolument crucial, mais nous voulons retrouver notre équilibre entre le line-up de la scène principale et l’expérience du festival, car ces cinq ou six dernières années, le focus s’est uniquement déplacé vers les têtes d’affiche.

Tamás Kádár 
Crédit : Juhasz Peter

L’art du booking : avoir les artistes avant tout le monde

Le Sziget a toujours programmé des artistes européens émergents. L’année dernière, Theodora, alors quasi inconnue en France, était à l’affiche.

Quel est votre secret ?

Il n’y a pas de secret, c’est l’art du booking, mais il y a aussi une part de chance. Il faut imaginer le Sziget comme plusieurs festivals en un. Vous avez le Delta District, entièrement dédié à la musique électronique, avec trois salles.

L’une d’elles est aussi grande que la scène principale de n’importe quel festival de musique électronique. Ensuite, nous avons deux salles plus petites, dont le Colosseum. Cette année, nous avons Swimming Pool et Anetha qui jouent au Colosseum, et Trim sur la scène de nuit. Ce sont tous des artistes français.

Pour le booking électronique, nous avons une équipe dédiée aux talents émergents. Nous essayons d’avoir des personnes dans tous les genres à la recherche d’artistes en devenir, des personnes dédiées qui aiment le genre dans lequel elles bookent. Et je pense que c’est la clé du booking : que les personnes qui le font aiment le genre qu’elles bookent.

Nous les appelons des « héros locaux » — des artistes déjà connus dans leur propre pays, mais pas encore autant à l’international.

Nous essayons de les attraper tôt. Nous les appelons des « héros locaux » — des artistes déjà connus dans leur propre pays, mais pas encore à l’international.

C’est aussi une belle opportunité pour l’artiste de jouer dans un festival international comme le Sziget, car vous avez un public venu de 100 pays. Vous pouvez présenter votre art, et si les gens l’aiment, c’est en réalité une forme de marketing pour vous.

Comment le Sziget se positionne-t-il face aux grands festivals européens comme Primavera ou Glastonbury ?

Si vous regardez les chiffres, Glastonbury, la mère de tous les festivals européens, n’est pas aussi international qu’il y paraît. C’est environ 90% de public local ou britannique. Le Sziget, c’est 50%. Et nous sommes très fiers de l’internationalité de ce rassemblement européen.

Mais il faut mentionner que depuis le COVID, les voyages sont devenus de plus en plus chers. Et plus un pays est loin de Budapest, plus c’est difficile ou coûteux. Un autre problème qu’il nous faut mentionner, c’est la réputation de la Hongrie.

Nous avons beaucoup de travail à faire là-dessus pour dire que le Sziget est un espace sûr. Ce n’est pas du tout ce qu’on lit sur la Hongrie. C’est un endroit totalement différent.

L’île de la liberté face au régime Orbán

Peu importe qui est au pouvoir […]. Nous avons nos valeurs et nous voulons être un festival ouvert d’esprit et tolérant.

Le groupe Kneecap s’est vu refuser l’entrée en Hongrie.

Comment le climat politique a-t-il façonné le festival ?

Ce qui est difficile, c’est que le festival a son propre système de valeurs. Nous avons les mêmes valeurs fondamentales depuis le début. Mais le monde a beaucoup changé autour de nous, surtout en Hongrie.

Et si vous regardez les 15 dernières années de politique hongroise, c’est une honte. Maintenir nos valeurs fondamentales est chaque année de plus en plus difficile. Nous avons de plus en plus de confrontations avec le régime, ce qui ne nous facilite pas la vie.

D’un autre côté, il y a toujours de l’espoir : il y a des élections dans deux semaines (ndlr : au moment de l’interview). J’espère vraiment qu’il y aura un changement politique en Hongrie. Mais ça ne changerait pas nos valeurs fondamentales.

Peu importe qui est au pouvoir. Nous avons vu des gouvernements arriver et partir. Et peu importe qui est au pouvoir, nous essayons de rester fidèles à nous-mêmes. Je pense que c’est ce qui nous protège, car nous n’avons pas à nous aligner sur quoi que ce soit.

Et au niveau local ?

La municipalité de Budapest et la municipalité locale sont libérales, elles viennent de l’opposition. Ça aide beaucoup, nous avons de très bonnes relations avec les autorités locales.

En revanche, si un groupe est interdit en Hongrie — ce qui est arrivé à Kneecap —, ce n’est pas au niveau des autorités locales. C’est le Premier ministre hongrois qui a pris cette décision. Il n’est pas facile de se battre contre des pouvoirs comme celui-là. Et d’ailleurs, nous ne voulons pas nous battre. Nous voulons juste raconter notre histoire, être nous-mêmes et rester fidèles à nos valeurs.

La situation du Sziget rappelle celle de Rock en Seine en France, qui a perdu ses subventions après avoir programmé Kneecap.

Je sais, j’ai lu toutes les histoires sur Kneecap. Mais c’est plus facile pour nous, car nous ne recevons pas d’argent de l’État.

Plutôt que les milliardaires dans les médias, est-ce l’État qui représente la menace principale pour la programmation des festivals ?

Exactement, dans notre cas. Vous savez, nous nous appelons nous-mêmes, et c’est aussi notre slogan : l’île de la liberté. Et nous avons appris ces dix dernières années que cette expression a un double sens. Au début, nous pensions qu’elle parlait de l’île elle-même, du lieu. Mais c’est aussi une île dans cette pensée d’extrême droite que représente le gouvernement hongrois — je ne dirai jamais la Hongrie. Cela est devenu un double sens. Et je pense qu’il faut un peu de temps pour l’expliquer à nos visiteurs. Mais dès qu’ils le comprennent, venir au Sziget devient aussi une forme de protestation.

Édition 2026 : les nouveautés

Concrètement, quelles sont les nouveautés pour cette année ?

Cette année, il y aura un élément musical inédit : une scène développée conjointement avec Budapest Park, une grande salle à Budapest, entièrement consacrée à la musique hongroise. Nous pensons que ce pourrait être vraiment intéressant pour les visiteurs de découvrir des groupes hongrois, parce que la scène musicale locale est vraiment forte. Nous voulons présenter des groupes hongrois au public international, mais aussi attirer les visiteurs locaux.

En dehors de ça, pour le programme non musical, cette année nous aurons un spectacle de théâtre de rue vraiment très spectaculaire, en direct sur la scène principale après 23h, quand la musique se termine.

Nous avons aussi beaucoup travaillé la décoration. Nous avons introduit un nouveau type de lieu circassien — une sorte d’espace semi-ouvert pour la danse et le cirque, ce qui est totalement nouveau. Nous renforçons ces autres formes artistiques. Il y aura de petites scènes ici et là dédiées aux auteurs-compositeurs-interprètes.

La particularité du Sziget, c’est que quand vous vous promenez, vous tombez sur quelque chose auquel vous ne vous attendiez pas. Il y a beaucoup de surprises, et c’est cette partie que nous voulons vraiment renforcer. Il y aura beaucoup de déambulations et de spectacles de théâtre de rue. Il y aura un lieu dédié au stand-up.

Nous avons renforcé le Magic Mirror, dédié à la communauté LGBTQI+, avec des défilés de mode et plein d’autres choses. Tout cela tourne autour de ces petits éléments qui, ensemble, créent un grand tableau.

Le festival face aux arenas et aux superstars

Certains pensent que les festivals ne sont plus dans l’air du temps. Les superstars remplissent des stades, tandis que les artistes plus petits peinent.

Le festival est-il le dernier paradis de la découverte musicale ?

Les festivals permettent des découvertes musicales, mais aussi certaines sensations que vous ne retrouvez pas dans un concert. Les grands shows se tiennent maintenant dans des arenas et des stades. Si quelqu’un cherche des superstars de première catégorie, il ne peut les voir que dans un immense stade de football. Mais vous n’avez pas la même sensation qu’à un festival.

Si vous renforcez l’atmosphère, le sentiment de festival, alors les gens peuvent choisir entre aller à un show tout prêt, qui sera le même partout dans le monde, ou aller à un festival pour profiter de leur liberté et vivre une expérience très personnelle, que vous ne pouvez tout simplement pas vivre à un concert.

La génération qui aurait dû découvrir les festivals à 18 ans a été privée de cette expérience par le COVID.

Comment la récupérer ?

Je pense que nous avons de la chance avec nos visiteurs internationaux, car nous pouvons jouer sur l’expérience des vacances. Si vous combinez une expérience touristique avec un festival, c’est vraiment un beau package. Et Budapest est vraiment populaire chez les jeunes pour un week-end de voyage.

Nous pouvons dire que, comme nous sommes au cœur de Budapest, si vous venez visiter le Sziget, vous pouvez combiner votre expérience touristique avec votre expérience de festival. Vous pouvez soit rester en ville et visiter le festival chaque jour, soit rester sur le site du festival gratuitement et visiter la ville pendant la journée. Budapest est, à mon avis, l’une des plus belles villes d’Europe et du monde.

Cette combinaison (être en vacances-festival) peut nous aider à surmonter ces deux ou trois années d’opportunités manquées et les séquelles du COVID.

Si vous deviez résumer ce que les gens devraient attendre de cette édition 2026 ?

Cette édition concentrera toutes nos forces créatives, notre enthousiasme et notre volonté de faire quelque chose de vraiment spécial. Bien sûr, cette édition est très particulière pour nous, car nous sommes à nouveau indépendants et nous voulonsmontrer ce dont nous sommes capables.

Mais en même temps, je pense qu’il est très important de dire que quoi qu’il arrive, pour entrer dans le festival, vous devez traverser un pont, laisser vos soucis derrière vous, et ainsi vous entrez dans un monde de liberté.

Propos recueillis par Ulysse Hennessy